Pour Washington, Londres et Paris, c’était une « ligne rouge ». S’il s’avérait que le régime syrien utilisait, dans la répression de l’insurrection, les armes chimiques qu’il a lui-même déclaré détenir le 23 juillet dernier, cela signifiait, autrement dit, que les Occidentaux interviendraient dans ce conflit.

C’était clair, c’était net, mais ça l’est beaucoup moins aujourd’hui. La France a révélé, hier, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, que ses laboratoires militaires étaient arrivés à la conclusion que du gaz sarin avait été utilisé en Syrie à deux reprises au moins. Dans l’un des deux cas ce gaz a été largué d’hélicoptères, engins dont l’insurrection ne dispose pas. La responsabilité des troupes gouvernementales ne fait là aucun doute et, si elle n’est pas prouvée dans l’autre cas, elle est plus qu’infiniment probable.

Ces résultats d’analyse ont été remis hier au professeur Ake Sellström, chef de la mission d’enquête chargée par le secrétaire-général de l’Onu de vérifier les présomptions d’emploi d’armes chimiques en Syrie. Ces résultats avaient été préalablement communiqués, il y a trois jours maintenant, au secrétaire d’Etat américain, John Kerry, et au ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.

Les faits sont établis. Tout le monde sait désormais ce qui était tragiquement évident depuis plusieurs mois mais la Maison-Blanche souhaiterait plus de preuves, la Russie n’a pas encore réagi et la France elle-même, le pays qui a établi ces preuves et qui a au moins eu le mérite de les rendre publiques, reste d’une prudence de chat.

« Il faut à la fois réagir et en même temps ne pas bloquer l’éventuelle conférence de paix », disait hier Laurent Fabius. Il ne faut, en d’autres termes, rien faire qui puisse donner la possibilité au régime syrien de ne pas participer au « Genève 2 », aux négociations que les grandes puissances voudraient organiser entre l’insurrection et le pouvoir en place. La « ligne rouge » est devenue ligne tout court, un fait dans la balance et rien de plus, car les Occidentaux ne croient plus que les insurgés puissent renverser Bachar al-Assad et veulent donc favoriser une solution de compromis qui aurait le mérite, à leurs yeux, d’arrêter l’effusion de sang et de stopper, tant qu’il en est encore temps, le processus de déstabilisation régionale enclenché par ce conflit.

Alors, armes chimique ou pas, violation ou pas d’une absolue prohibition morale et de toutes les conventions internationales, on révèle les faits pour faire pression sur Damas, l’Onu condamnera peut-être si la Russie le veut bien, mais on n’ira pas plus loin. On prendra son parti de l’inadmissible car, comme me le disait lundi, sous condition d’anonymat, la meilleure des sources possibles en France, le seul espoir restant, en Syrie, est d’échanger avec les Russes le maintien du régime contre le départ de Bachar al-Assad.

C’est sans doute vrai. Les Occidentaux ayant refusé d’armer les insurgés, le rapport de forces est aujourd’hui tel sur le terrain que c’est sans doute la réalité mais, outre qu’il n’est pas encore sûr que même ce compromis soit possible, la crise syrienne restera pour les grandes démocraties une honte absolue.

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