Pour autant qu’on le sache, pour peu que d’autres révélations ne suivent pas, on a vu pire. Pour ne parler, bien sûr, que des démocraties, nous avons, nous Français, fait pire en Algérie. Les Etats-Unis, eux-mêmes, ont fait bien pire en Amérique latine, dans les années soixante-dix, et laissé faire encore pire en Indonésie, quelque cinq cent mille soi-disant communistes massacrés dans les années soixante avec le consentement de Washington. Rien n’est pourtant plus impardonnable que ce qui s’est passé dans les prisons américaines de l’Irak. Ce n’est pas que les tortures y aient été plus sauvages, ou plus nombreuses, que dans d’autres circonstances car ce n’est pas le cas. C’est que lorsque l’on prétend incarner la démocratie, que c’est en son nom qu’on entre en guerre, qu’on brandit nuit et jour les valeurs occidentales, on n’a pas le droit de s’en affranchir et de les démonétiser, d’assassiner la démocratie en en agitant l’étendard. Si entachée de mensonges, illégale et scandaleusement irréfléchie qu’ait été l’intervention américaine, elle avait, au moins, le mérite, le seul mais incontestable, d’avoir débarrassé le monde d’un de ses plus immondes dictateurs. Cette guerre pouvait avoir démultiplié le danger terroriste, accru l’incompréhension entre l’Islam et l’Occident et rendu le monde encore plus instable, il n’en restait pas moins que l’Amérique, en la menant, avait abattu un régime de tortionnaires. Moralement parlant, cela faisait la différence entre la démocratie et les mangeurs d’hommes mais maintenant ? Maintenant que le monde entier a vu ces scènes abjectes et que les Etats-Unis ont été contraints de reconnaître que, oui, cela s’était bien passé, maintenant qu’il n’est que trop clair que cela était toléré, voulu, encouragé pour « stresser » des détenus et les faire parler, ce n’est pas seulement que cette guerre a perdu le peu de légitimité morale qui lui restait. Ce n’est pas seulement que les Etats-Unis ont perdu, là, le capital - les Droits de l’Homme et leur défense - qui leur avait permis de défaire le communisme en incarnant les libertés. C’est aussi que toutes les démocraties et la démocratie elle-même en sont dévaluées au moment même où, contestées par les islamistes, engagées dans une bataille fondamentale, les principes dont elles se réclament sont, de loin, leurs meilleurs armes. Que peuvent dire désormais les démocrates arabes qui tentent de s’opposer au fanatisme en prêchant la liberté ? Comment dénoncer les dictatures dont la corruption alimente l’islamisme si l’armée américaine ne fait pas mieux dans ses prisons que les Saoudiens dans les leurs ? Comment ne pas demander aux Etats-Unis de se taire quand les rapports du Département d’Etat sur les Droits de l’Homme dans le monde décernent bons et mauvais points à la terre entière ? Par la faute de l’Amérique, la démocratie vient d’essuyer un terrible revers, durable et profond Aucun démocrate ne peut le pardonner au personnage qui occupe la Maison-Blanche mais, en attendant qu’il la quitte, il serait temps de comprendre que la cause des Droits de l’Homme ne peut être déléguée à aucun Etat et, encore moins, à une armée.

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