On l’avait, d’abord, moquée et, donc, sous-estimée. Arrivée au pouvoir il y a trente ans hier, Margaret Thatcher, fille d’épicier à la voix guindée et aux mises en plis laquées, faisait autant sourire que son ami Ronald Reagan, acteur au physique de cow-boy sur le retour, élu quelques mois après elle. Nourris des mêmes classiques libéraux, ces deux-là allaient pourtant changer le monde, lançant une « révolution conservatrice » qui essaima sur les cinq continents. Répétant, scandant, martelant que « l’Etat n’était pas la solution mais le problème » et que « trop d’impôt tuait l’impôt » en tuant l’esprit d’entreprise, ils s’attaquent aux syndicats, réduisent la pression fiscale et déréglementent la vie économique et financière. Avant de devenir le vice-président de Ronald Reagan auquel il avait disputé les primaires républicaines de 1980, Georges Bush le père avait appelé cela « la vaudou économie » mais ça marche. Les Etats-Unis retrouvent une confiance en eux-mêmes qu’ils avaient perdue dans les rizières vietnamiennes et leur incapacité à éviter la chute du Chah d’Iran. La Grande-Bretagne abandonne sans pitié ses mines, privatise à tout va et attire les capitaux étrangers en financiarisant son économie. L’argent, applaudit, soutient, investit dans les deux pays et, comme un signe du ciel, ce communisme que les deux amis avaient vilipendé s’écroule dans ces mêmes années 80, ouvrant la voie, en Chine puis en Russie, à une libéralisation sauvage dont ni Margaret Thatcher ni Ronald Reagan n’avaient même jamais rêvé. Aujourd’hui, huit mois après la tempête qui s’est abattue sur Wall Street, presque plus personne ne conteste que cette révolution triomphante eût une autre face. En trente ans, les inégalités de revenus se sont accrues comme jamais, l’emploi s’est si bien précarisé que les familles les plus modestes ne peuvent plus construire leur avenir faute de certitudes sur leur vie et la liberté des marchés a été si bien sacralisée qu’elle a accouché d’une chasse au profit le plus grand et le plus rapide sans souci du long terme, d’une loi de la jungle dans laquelle le tissu social s’est dramatiquement distendu. Les riches sont devenus plus riches et plus forts ; les pauvres, plus pauvres et plus faibles ; le niveau de vie des classes moyennes s’est dramatiquement réduit et les tensions sociales n’ont jamais été aussi grandes depuis les années 30. Trente ans après, un cycle s’achève sous nos yeux mais le problème est qu’on ne peut pour autant pas rêver d’un simple retour aux années d’après-guerre, à leur boom économique, à leur croissance continue de la protection sociale et à l’Etat –arbitre dans les frontières nationales. L’économie s’est internationalisée. De nouveaux concurrents sont apparus avec les pays émergents. La durée de la vie s’est considérablement allongée. Ce sont des réalités dont il y a des conclusions à tirer. Pour que la puissance publique puisse peser à nouveau, c’est au niveau continental qu’il faut la restaurer. La sécurité de l’emploi ne peut plus se concevoir dans la même entreprise de l’embauche à la retraite qui devra se prendre plus tardivement car la redistribution ne peut pas financer 20 ou 25 ans d’inactivité. Le cycle thatchérien s’achève, enfin, mais le nouveau est à inventer.

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