Ce sera l’événement de la journée. Impromptu, Joschka Fischer, le ministre allemand des affaires étrangères, se joindra tout à l’heure au déjeuner que Dominique de Villepin offre au chef de la diplomatie russe, Igor Ivanov. Il s’ensuivra une conférence de presse à trois, destinée à montrer la solidité du front constitué par la France, l’Allemagne et la Russie dans la crise irakienne. Non seulement les trois pays conforteront ainsi leur alliance mais ils enverront aussi, par ce seul déjeuner, un double message, aux Etats-Unis et autres pays du Conseil de sécurité. Aux uns, les seconds, ils diront par là qu’ils peuvent et doivent tenir bon dans leur refus d’accorder leur voix à la guerre puisque eux-mêmes ne reculent pas. A l’Amérique, ils feront comprendre, du même coup, qu’ils se battront jusqu’au bout pour l’empêcher de retourner le Conseil de sécurité et que si jamais elle y parvenait, à force de pressions et de promesses, ni la France ni la Russie n’hésiteraient à utiliser leur droit de veto. Elles le disent d’autant plus fort que cette menace relève de la dissuasion. Convaincus que les Etats-Unis sont décidés, quoi qu’il arrive à entrer en guerre, Français, Allemands et Russes brandissent le véto dans l’espoir de ne pas avoir à le mettre. Puisque votre décision est prise, veulent-ils dire aux Américains, puisque vous considérez, de toute manière, pouvoir entrer en guerre sans un nouveau vote de l’Onu, faîtes le mais ne nous forcez pas à aller jusqu’au veto, oubliez votre projet de nouvelle résolution, limitez au moins les dégâts. Dans ce scénario que la France, l’Allemagne et la Russie suggèrent à Georges Bush, l’Onu ne serait en effet pas ouvertement bafouée mais seulement ignorée par les Etats-Unis qui éviteraient, pour leur part, de se mettre franchement hors de la loi internationale, de carrément agir contre un vote explicite du Conseil de sécurité. Ce serait, comme on dit « moins pire ». Cela créerait une situation moins irréversible pour les Nations-Unies comme pour les relations entre l’Amérique d’un côté, la France, la Russie, l’Allemagne, la Chine aussi, de l’autre. La sagesse voudrait que les Etats-Unis entendent ce message mais, outre qu’il serait difficile à Tony Blair de faire entrer la Grande-Bretagne en guerre sans avoir même tenté d’obtenir l’aval de l’Onu, beaucoup des faucons américains souhaitent aller à l’épreuve de force. Ils veulent mettre dos au mur le Conseil soit pour le faire plier, soit pour casser les Nations-Unies dont ils ne veulent plus entendre parler si elles n’obtempèrent pas aux désirs américains. Ce déjeuner d’aujourd’hui sera donc un moment important de cette crise. C’est déjà l’après-guere qui en est l’enjeu, le paysage après la bataille. Si les messages ne sont pas reçus, non seulement les Etats-Unis entreront en guerre sans approbation internationale, ce qui est à peu près acquis, mais ils auront aussi fait table rase de l’Onu, du seul système de sécurité international existant. La situation est si grave que le New York Times plaidait hier, avec des arguments étonnamment français, pour la poursuite des inspections et « l’épuisement des moyens de faire pacifiquement désarmer l’Irak ».

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