Pour Hubert Védrine, le problème est bien plus profond que le résultat de ces élections. « La Turquie, déclarait-il, hier, à La Libre Belgique, est un pays absolument remarquable, c’est un pays d’avenir, stratégique, mais ce n’est pas un pays d’Europe ». Alors, disons-le, avec tout la considération qu’on lui doit, il se trompe. Il se trompe car la Turquie, l’empire ottoman à l’époque, était qualifiée, dès le XIX° siècle, « d’homme malade de l’Europe » - de l’Europe, disait-on déjà dans toutes les capitales européennes, parce que la Turquie était une pièce maîtresse de l’équilibre continental et que ses élites étaient tournées vers l’Europe, sa culture, ses idées et son industrie. La Turquie tend vers l’Ouest depuis près de deux siècles car c’est dès la moitié du XIX° que ses milieux dirigeants ont pressenti que leur empire leur échappait, que l’avenir de leur pays n’était plus dans ses possessions du Maghreb et du Proche-Orient mais dans l’ancrage à la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, à cette Europe qui allait lui ravir le monde arabe. Quand ce fut fait, quand Paris et Londres, à la fin de la Première guerre mondiale, se furent partagé l’empire défunt, les Jeunes Turcs qui prirent les commandes du pays sous la direction de Kemal Atatürk, importèrent donc l’Europe en Turquie, copiant l’administration française, introduisant la séparation de l’Eglise et de l’Etat, imposant la laïcité et cantonnant les immans aux mosquées. Là commence, il y a huit décennies, la marche forcée vers l’Europe dont les trois grande étapes seront l’adhésion de la Turquie à l’Alliance atlantique, en 1952, l’Accord d’association conclu avec la Communauté européenne en 1963 et l’acceptation, en 1999, de sa candidature à l’Union. L’Histoire turque est, d’ores et déjà européenne et ce n’est pas là qu’une affaire d’élites. Les deux tiers des Turcs sont partisans de l’entrée dans l’Union et cette identification nationale à l’Europe est si forte qu’il n’y a pas un parti, pas même et surtout pas les anciens islamistes arrivés, dimanche, au pouvoir, qui n’adhère à ce projet. Hubert Védrine a pourtant raison sur un point. Tout en encourageant la cour que lui fait la Turquie, l’Europe en est inquiète. C’est un fait, mais pourquoi ? Parce que la Turquie n’est pas encore une démocratie ? Il lui reste beaucoup de pas à faire pour le devenir mais il n’a jamais été question de la faire adhérer avant qu’ils n’aient été franchis. Parce que la Turquie traîne le fardeau de campagnes archaïques et pléthoriques ? C’est aussi le cas de la Pologne et le jour où la Turquie deviendrait membre de l’Europe, les subventions agricoles auront été très sérieusement revues à la baisse. Est-ce alors parce que la Turquie est musulmane ? Eh bien, oui ! On ne le dit pas mais c’est la vraie raison de cette gêne et la plus mauvaise qui soit. L’intérêt de l’Europe est en effet de mettre entre elle et le chaos proche-orientale une Turquie stabilisée par l’Union, d’en faire l’exemple d’une démocratisation réussie en terre musulmane et de démontrer, par là, que les frontières de ce siècle ne seront pas religieuses mais politiques. Pourquoi l’Europe devrait-elle repousser la Turquie vers un passé révolu au lieu de se l’arrimer ? Pourquoi devrait-elle s’affaiblir en refusant de se renforcer ?

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