Le mur de Berlin n’est pas tombé comme les murailles de Jéricho. La mort du soviétisme s’inscrit dans une histoire longue que cette série de chroniques tente d’éclairer depuis lundi, mais il y eut un moment décisif dans ce lent processus. Tout s’est joué entre Kabul et Gdansk, en neuf mois, entre décembre 1979 et août 1980. Dans ce partage du monde qu’avait suscité la Guerre froide, l’Afghanistan était une zone grise, une Finlande de l’Asie, l’un de ces rares pays qui n’appartenait à aucun des deux blocs et savait assez ménager leurs intérêts respectifs pour les tenir l’un et l’autre à distance. La Finlande était proche des Occidentaux mais en bons termes avec l’URSS. L’Afghanistan était en bons termes avec les Occidentaux mais proche de l’URSS jusqu’à ce qu’un coup d’Etat, en 1973, y fasse pencher la balance vers ce qu’on appelait le monde libre. Le Kremlin ne pouvait pas le tolérer. En 1978, il appuie un contre coup qui place l’Afghanistan dans son orbite mais comme la situation créée est incertaine, comme les hommes de Moscou perdent rapidement pied à Kabul, l’Armée rouge entre en Afghanistan en cette fin d’année 1979. Ce pays deviendra bientôt le Vietnam de l’URSS, son bourbier militaire, mais les dégâts politiques sont immédiats. Le monde musulman où le Kremlin comptait de nombreux amis grâce à sa rupture avec Israël est aussitôt vent debout. Beaucoup plus proche, pourtant, de Moscou que de Washington, le mouvement des non-alignés dénonce cette intervention. Pour l’URSS qui perd, là, d’un coup, la sympathie du tiers-monde, c’est une Berezina diplomatique. L’URSS vient de commettre une erreur fatale qui modifie profondément son image internationale. Elle n’est plus l’amie, le soutien, des « damnés de la terre » et, là-dessus, la classe ouvrière polonaise se retourne contre elle. Parti des chantiers navals de Gdansk, des chantiers Lénine, un mouvement de grève s’étend en dix jours à toute la Pologne. Le mouvement est tellement massif que le parti polonais doit accepter, en août 1980, la création d’un syndicat indépendant qui comptera vite dix millions de membres. Le monde découvre alors que le communisme est rejeté – et avec quelle force… – par cette classe ouvrière au nom de laquelle il dit exercer sa dictature, celle du prolétariat. En neuf mois, le soviétisme aura été désavoué à la fois par les pays décolonisés et par le monde ouvrier. Plus grave encore, l’URSS ne pourra reprendre en mains la Pologne qu’en s’y appuyant non pas sur le parti dont la base a rejoint Solidarité mais sur les militaires et un général, Wojciech Jaruzelski, dont les lunettes noires évoquent irrésistiblement celles de Pinochet. Avec ses magasins vides et son retard technologique, le soviétisme vient, en plus, de perdre la bataille idéologique. Il ne reste plus rien des mythes politiques sur lesquels il s’appuyait. Ses dirigeants, de surcroît, n’en finissent plus de mourir, l’un après l’autre. C’est l’heure du benjamin du Bureau politique, Mikhaïl Gorbatchev qui deviendra le dernier président de l’URSS, le dernier car il n’y aura, bientôt, plus d’Union soviétique.

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