Il y a des images qui, d’un coup, changent tout. Quand les ouvriers de Gdansk, casquettes et mains calleuses, s’étaient massés, il y a vingt-cinq ans, devant les grilles des Chantiers Lénine pour fonder un syndicat libre, le monde avait découvert que le communisme était rejeté par ceux-là mêmes qu’il disait défendre. Cette scène fut le début d’un grand tournant et les images de la Nouvelle-Orléans, ces scènes du Tiers-monde en plein cœur des Etats-Unis, pourraient bien à leur tour porter de profonds bouleversements. Contrairement à l’URSS après Solidarité, l’Amérique n’en implosera bien sûr pas mais après avoir montré une telle incapacité à secourir leurs propres citoyens, après avoir dû se résoudre à demander des couvertures et des rations alimentaires à l’Europe et à accepter surtout l’aide logistique des Nations Unies, de cette organisation qu’ils jugent incapable et voudrait réorganiser à leur manière, les Etats-Unis pourront-ils encore donner des leçons de gouvernement à la planète entière ? Leur assurance en sera ébranlée. Leur attention devra, pour longtemps, se recentrer sur eux-mêmes. Leur politique n’en sera pas changée du jour au lendemain mais ils ne pourront tout simplement plus faire comme s’il était évident qu’ils étaient supérieurs en tout. Ils le pourront d’autant moins que leur Président, l’homme qui avait théorisé la nécessité de mettre la Maison-Blanche aux commandes de la planète, est personnellement atteint par ce fiasco. Non seulement il a mal et beaucoup trop tard réagi, non seulement son aura pâlira plus encore quand on comptera les cadavres et qu’il faudra trouver quoi faire des sinistrés, mais Georges Bush s’était fait réélire en promettant la sécurité aux Américains. Or quatre ans après le 11 septembre, malgré la création d’un Département de la sécurité intérieure, malgré tant de déclarations sur la préparation de l’Amérique à tout nouveau cataclysme, il aura fallu quatre jours pour trouver les moyens d’évacuer 20 000 personnes en détresse. Alors question : que se serait-il passé si ce n’était pas les eaux mais un attentat terroriste, biologique ou nucléaire, qui avait dévasté la Nouvelle-Orléans ? Cette question monte en Amérique mais, au-delà des difficultés politiques qui attendent désormais Georges Bush et vont s’ajouter à la débâcle irakienne, ce sont toutes les idées reçues de ces trente dernières années qui risquent d’être maintenant ébranlées. Depuis les années soixante-dix, depuis les révoltes californiennes contre l’impôt sur lesquelles Ronald Reagan s’était fait élire, il est admis aux Etats-Unis que « l’Etat n’est pas la solution mais le problème », que l’impôt est un poison dont il faut toujours plus réduire les doses et que chacun doit se débrouiller par lui-même. Cette idéologie s’est d’autant plus facilement imposée en Amérique puis dans le monde que le Trop d’Etat était devenu une réalité dans l’après-guerre, mais qu’a-t-on vu à la Nouvelle-Orléans ? Des digues qui n’étaient pas entretenues faute de budgets et des autorités donnant un ordre d’évacuation en oubliant que tout le monde n’a pas une voiture et une carte de crédit pour se débrouiller seul. Sur tous les écrans de télévision, l’idéologie du « Moins d’Etat » vient d’être mise en question.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.