Les Britanniques n’ont pas tort. Ce ne sont pas les chiites, comme on le soulignait hier à Londres, qui sont entrés en rébellion, dimanche, contre les troupes américaines mais seulement une minorité d’entre eux, ceux qui suivent un jeune religieux, ambitieux et radical, Moqtada Sadr, qui tente, depuis la chute de Saddam Hussein, de prendre la tête de cette communauté représentant près des deux tiers des Irakiens. Les Etats-Unis ne sont ainsi pas d’ores et déjà engagés dans une épreuve de force avec la majorité de la population irakienne. Ce n’est pas - aujourd’hui pas en tout cas - l’Irak contre l’Amérique mais les chiites, au-delà de leurs divergences internes, n’en sont pas moins en train de basculer dans une totale opposition aux Américains car ils n’ont qu’un seul but, difficilement récusable : diriger le pays, faire jouer la loi du nombre pour gouverner l’Irak. Quand l’ayatollah Sistani, leur grande figure, prêche la modération, comme il l’a encore fait dimanche soir, c’est parce qu’il demeure convaincu que les Etats-Unis n’auront pas d’autre choix que de traiter avec lui et de le laisser prendre le pouvoir. Sûr de son influence, décidé à rester un interlocuteur des Américains, il attend son heure mais s’il refuse la violence - contrairement à Moqtada Sadr qui en a, lui, besoin pour s’imposer - Ali Sistani rejette tous les plans des Etats-Unis, le projet de Constitution qu’ils ont imposé comme leur idée de confier, le 30 juin, la souveraineté irakienne à un gouvernement qui n’aurait pas été élu mais mis en place par leurs représentants à Bagdad. Persécutés sous Saddam Hussein, les chiites entendent bien être les gagnants de l’intervention américaine mais cette seule perspective terrifie les Etats-Unis qui craignent à la fois que la prise du pouvoir par les chiites ne conduise à la sécession des sunnites et des Kurdes et que cette guerre n’ait, au bout du compte, servi qu’à instaurer un régime religieux de type iranien. Plus les semaines passent, moins la Maison-Blanche voit donc comment se sortir de la contradiction dans laquelle cette intervention l’a placée. Elle ne peut plus dire qu’elle ait lancé cette guerre pour sauver le monde des armes de destruction massive de Saddam Hussein puisque ces armes n’existaient pas. Elle ne peut plus dire qu’elle soit venue écraser le terrorisme en son nid puisque c’est aujourd’hui que les réseaux terroristes prennent pied en Irak. Reste alors l’instauration de la démocratie mais comme elle donnerait la main aux ayatollahs, comme on pourrait faire mieux en matière de triomphe politique, les Etats-Unis refusent les élections et, plus ils se dérobent, plus l’aile modérée des chiites hausse le ton et plus leur aile radicale marque des points, enrôlant sous sa bannière les plus jeunes et les plus pauvres, ceux dont les manifestations ont déjà fait plusieurs dizaines de morts en deux jours. Les chiites radicaux sont encore minoritaires, c’est vrai, mais si les Américains ne les répriment pas après ces troubles, ils s’enhardiront et, s’ils les répriment vraiment, ils ne feront qu’élargir leurs rangs en leur attirant de nouvelles sympathies. Cette crise est de moins en moins soluble.

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