Il y a deux manières de lire la crise dans laquelle l’Ukraine s’enfonce depuis lundi. Factuelle, la première est proprement ukrainienne. Lundi dernier, le chef de l’Etat, Viktor Iouchtchenko, celui que les manifestations de la Révolution orange avaient imposé en décembre 2004, promeut un décret de dissolution du Parlement, la Rada, au sein duquel il est de plus en plus minoritaire. Le Premier ministre, Viktor Ianoukovitch, l’homme que les manifestations de 2004 avaient empêché de devenir Président, conteste la légalité de ce décret et refuse de s’y soumettre avant que la Cour constitutionnelle ne se prononce, c’est-à-dire pas avant un bon mois. Entre l’Union européenne et la Russie, un pays grand comme la France entre dans l’impasse et se divise. L’affaire est sérieuse mais, au-delà de ce bras de fer intérieur, que se passe-t-il en Ukraine ? La réponse est à chercher dans deux lointaines capitales, Bagdad et Bruxelles. Le drame ukrainien découle en effet en droites lignes de l’embourbement américain en Irak et de la panne européenne, de cet affaiblissement général du monde occidental qui profite, en l’occurrence, à la Russie. En 2004, quand éclate la Révolution orange, l’Europe centrale vient d’entrer dans l’Union européenne, les Etats-Unis semblent toujours dominer le monde et les Ukrainiens rêvent, en conséquence, d’entrer à leur tour dans l’Union et dans l’Otan avec l’appui d’une Amérique qui les protégerait de la colère russe. Ce n’est pas l’ambition de toute l’Ukraine. L’Ukraine orientale, russophone et orthodoxe, freine alors des quatre fers mais l’Ukraine occidentale, historiquement tournée vers l’Ouest et uniate, c’est-à-dire liée à l’Eglise romaine, entraîne derrière elle une majorité du pays, la plus jeune, la plus moderne, la mieux armée pour relever le défi d’une intégration à l’économie mondiale. C’est cette Ukraine-là qui gagne en 2004 et fait gagner Viktor Iouchtchenko mais, bientôt, l’autorité américaine s’ensable à Bagdad tandis que le projet de Constitution européenne est rejeté. L’Europe n’est plus prête à de nouveaux élargissements. L’Amérique n’est plus en position d’aller se brouiller avec la Russie pour soutenir l’Ukraine et le rêve occidental de ce pays européen tourne à la chimère. Il y a un an, Viktor Iouchtchenko, le pro-occidental, perd les législatives que le pro-russe Viktor Ianoukovitch remporte et, depuis, le Premier ministre ne cesse plus d’élargir sa majorité en se ralliant des députés de l’autre camp qui sentent le vent tourner. A ce rythme, Viktor Ianoukovitch allait rapidement atteindre une majorité des deux tiers qui aurait fait de lui le maître du pays. Avec la dissolution de lundi, Viktor Iouchtchenko, le Président, a joué son va-tout mais la situation internationale l’a privé de tant de cartes que c’est le Premier ministre, le pro-russe, qui fait désormais appel à l’arbitrage des Occidentaux. Il peut se le permettre. Il n’en a pas grand-chose à craindre.

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