Laurent Gbagbo comme Muamar Kadhafi, les perdants s’obstinent. Comme si de rien n’était, le premier n'envisage, dit-il, que de négocier un cessez-le-feu et ouvrir des discussions avec le président élu, Alassane Ouattara, dont il s’obstine à ne pas reconnaître la victoire électorale. Il le dit si tranquillement qu’on pourrait le croire sourd et aveugle, en état de déni, mais ce n’est pas que ce président sortant ignore la réalité. Il est naturellement conscient qu’il ne contrôle plus qu’une petite partie d’Abidjan et ne résisterait pas longtemps à un assaut en règle de ses adversaires mais il sait tout aussi bien que ni Alassane Ouattara, ni l’Onu, ni la France ne souhaitent que l’issue de cette crise soit purement militaire car, si Laurent Gbagbo a perdu une élection, il a de nombreux partisans. Derrière l’affrontement entre ces deux hommes, il y a un pays divisé entre son Nord et son Sud, entre ses religions et ses peuples artificiellement réunis dans un même Etat par les frontières héritées de la colonisation. La page Gbagbo tournée, il faudra tenter de réconcilier et unifier les Côte-d’Ivoire. Ce n’est pas impossible. Tant que son économie était solide, ce pays marchait plus ou moins du même pas mais pour qu’il retrouve une stabilité et ne replonge pas, demain, dans ses déchirements, pour qu’Alassane Ouattara puisse le gouverner et que l’Onu n’ait plus à y intervenir, il faut – il faudrait – que Laurent Gbagbo accepte de s’effacer et non pas qu’il soit tué dans un combat ou expulsé contre son gré. C’est son atout, celui dont il joue, et c’est ainsi que tandis qu’Alassane Ouattara exige sa reddition, il demande lui ce cessez-le-feu qui ne lui permettrait pas de reprendre le pouvoir mais de négocier, espère-t-il, un statut d’opposant défait, injustement dirait-il, dans lequel il pourrait attendre son heure. L’enjeu de ce poker menteur n’est pas le présent mais l’avenir et la situation n’est pas fondamentalement différente en Libye. Là-bas non plus le dénouement ne peut pas être que militaire puisque Muamar Kadhafi dispose de troupes entraînées et d’argent pour les payer, que les insurgés ne sont que des civils sous-armés et que les aviations chargées de les protéger ne peuvent pas bombarder des villes en proie aux combats de rue. Le colonel Kadhafi a perdu. Lui non plus ne pourra pas retrouver son pouvoir mais si l’on veut éviter que les fronts ne se figent, que le dictateur ne se bunkérise dans une poignée de villes et qu’une guerre rampante ne s’éternise pendant que le pays se déferait, il faut trouver, là aussi, une solution politique. Tout aussi rationnel que Laurent Gbagbo, Muamar Kadhafi y serait prêt. Il serait prêt et le fait dire à bien des ouvertures mais, comme ni les insurgés ni la coalition ne veulent plus entendre parler de lui, c’est avec son entourage que tout se passe, avec ses fils, ses généraux et ses hauts-fonctionnaires qui tous seraient prêts à le lâcher et à s’accommoder d’un nouveau régime mais à condition de ne pas tout perdre, fortunes, positions et demeures. Dans une rare confusion, c’est cela qui se négocie dans trop de capitales en même temps : la place de l’ancien dans le neuf car aucune révolution n’a jamais effacé, d’un coup, le passé.

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