Ursula Von der Leyen et Charles Michel vont à Ankara pour amorcer la détente avec la Turquie après de fortes tensions en 2020. Mais ils risquent d’apparaître faibles face à un président turc autoritaire qui n’a pas ménagé les Européens.

Le Président turc Recep Tayyip Erdogan lors d’un discours au Palais présidentiel d’Ankara, lundi 5 avril 2021.
Le Président turc Recep Tayyip Erdogan lors d’un discours au Palais présidentiel d’Ankara, lundi 5 avril 2021. © AFP / Adem ALTAN / AFP

Il y a quelques semaines encore, les 27 pays de l’Union européenne étaient prêts à imposer des sanctions à la Turquie, en raison de son agressivité en Mer Égée et d’autres griefs. Aujourd’hui, Ursula Von der Leyen et Charles Michel, les deux plus hauts dirigeants de l’Union, sont à Ankara pour tenter d’amorcer la détente.

Que s’est-il passé pour amener un tel retournement de situation ? Depuis le début de l’année, le président turc Recep Tayyip Erdogan se montre plus conciliant avec l’Europe. Il a retiré ses navires de forage d’hydrocarbures des eaux contestées ; il a repris un dialogue interrompu avec la Grèce, et a fait quelques déclarations apaisantes.

Toute l’année 2020, pourtant, la Turquie avait multiplié les provocations en direction des pays de l’UE, envoyant délibérément des milliers de réfugiés en direction de la frontière grecque, en menant une stratégie de la tension en Méditerranée et dans le Caucase, en s’en prenant sur un mode injurieux à Emmanuel Macron et aux Européens en général.

Pourquoi a-t-il changé d’avis ? Il y a d’abord l’élection de Joe Biden aux États-Unis, qui change la donne. Erdogan savait traiter avec Donald Trump à son avantage, c’est clairement plus tendu avec Biden qui n’apprécie ni le jeu ambigu d’Ankara avec la Russie, ni la situation des droits de l’homme en Turquie. Erdogan a tactiquement besoin d’apaiser le jeu avec les Européens dès lors qu’il risque d’avoir des relations plus tendues avec les Américains.

Mais il y a aussi les signaux envoyés par les Européens, divisés sur l’attitude vis-à-vis du Président turc. La France poussait depuis des mois pour plus de fermeté, quand l’Allemagne, toujours plus prudente en raison de la forte communauté turque sur son sol, temporisait.

Et les Européens n’arrivent pas les mains vides. Ils ont annoncé leur feu vert au renouvellement de l’accord très contesté de 2016 sur l’immigration, par lequel l’Union européenne payait 6 milliards d’euros à la Turquie pour garder chez elle quelque 3 millions de réfugiés syriens. Le 27 veulent renouveler cet accord, et vont remettre la main à la poche. Ils y ajoutent un engagement à « moderniser » l’Union douanière avec la Turquie, un signe positif au moment où l’économie turque est en grande difficulté.

L’Europe sort donc le carnet de chèques plutôt que les sanctions, c’est le grand paradoxe de cette affaire. Certes, personne ne souhaite de confrontation avec la Turquie, mais en jouant à chaque fois l’apaisement, l’Europe ne peut pas être prise au sérieux par les puissances agressives à sa porte, ici la Turquie ; mais c’est aussi le cas de la Russie.

D’autant que les gestes de détente d’Erdogan ne changent rien à son autoritarisme croissant : hier il a fait arrêter une dizaine d’amiraux à la retraite signataires d’une lettre ouverte au Président ; la semaine dernière il sortait la Turquie d’une convention internationale sur les violences faites aux femmes ; la société civile turque a été réduite au silence.

Il faudra beaucoup de talent à Ursula Von der Leyen et à Charles Michel pour que ce déplacement à Ankara ne prenne pas l’allure d’un voyage à Canossa, c’est-à-dire d’un accommodement humiliant.

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