C’était un vieux soupçon, récurent et fondé sur la simple logique. Qui pouvait avoir aidé l’Iran, la Libye, la Corée du Nord surtout, à faire leurs premiers pas vers un arsenal nucléaire, à en développer un dans le cas des Nord-coréens ? Qui, si ce n’était le Pakistan qui a procédé à ses premiers essais réussis au mois de mai 1998 et possède aujourd’hui la bombe, comme l’Inde avec laquelle il est désormais lié par un équilibre de la terreur ? Le soupçon était d’autant plus fort que le Pakistan avait un retard à combler dans le domaine des missiles alors que la Corée du Nord pouvait les lui fournir. Tout indiquait que ces deux pays s’étaient épaulés, donnant, donnant, mais restait à le prouver. C’est fait. Depuis avant-hier, la preuve en est faite car le père de la bombe pakistanaise, Abdul Qadeer Khan, est passé aux aveux. D’un coup, on l’a vu apparaître sur les écrans de télévision pour demander « pardon à la nation » d’avoir organisé des fuites vers des pays tiers que les porte-parole du gouvernement ont immédiatement énumérés. Tout fut ensuite très rapide. Le Docteur Khan est sorti libre des studios de télévision. Le gouvernement pakistanais a recommandé au Président de lui accorder le pardon qu’il avait demandé et Pervez Musharaff l’a fait dès hier, en réduisant l’affaire à des « erreurs » commises par un « héros national » et auxquelles, a-t-il dit, aucun militaire ou responsable gouvernemental n’avait pris part. Jamais scandale aussi énorme n’avait été aussi vite étouffé mais on n’avait pas encore tout vu. Sans perdre une seconde, la Maison-Blanche a aussitôt entériné cette fable. « Nous croyons aux assurances données, a fait dire Georges Bush, à Charleston, en Caroline du Sud où il faisait campagne. Le gouvernement pakistanais, a-t-il fait ajouter, n’a pas été impliqué dans des activités de prolifération et les mesures prises (le) démontrent ». Circulez, il n’y a rien à voir, mais pourquoi ces aveux soudains du savant et cette précipitation, surtout, des Etats-Unis, à tenter d’accréditer l’idée absurde qu’un homme, fut-il aussi puissant que le Docteur Khan, aurait pu négocier avec trois pays étrangers la fourniture d’équipements nucléaires sans que les plus hautes autorités pakistanaises aient été au courant ? La raison en est qu’Abdul Qadeer Khan est rigoureusement intouchable. Il l’est, d’abord, parce qu’il est vraiment un héros national au Pakistan, une icône, dans la mesure où c’est grâce à lui que l’Inde, l’ennemie héréditaire, n’est pas aujourd’hui la seule puissance nucléaire du sous-continent. Les Pakistanais ont le sentiment de lui devoir leur sécurité mais le Docteur Khan en sait également beaucoup trop pour être inquiété. Si procès il y avait eu, il aurait du expliquer comment l’état-major et les services secrets pakistanais ont organisé les réseaux de dissémination qu’on lui a demandé d’alimenter. L’armée n’aurait pas toléré qu’il parlât. C’eut, à coup sûr, été la chute de Pervez Musharaff, l’homme des Etats-Unis, et dès lors que les Américains avaient obtenu la preuve, par la Libye, des responsabilités d’Islamabad, l’arrangement s’imposait. Khan prenait tout sur lui, Musharaff le pardonnait, les Etats-Unis tournaient la page.

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