Le tournant de Malte

C’était comme les secrets de famille. Dans l’Union européenne, chacun savait, bien sûr, que les Etats membres étaient plus ou moins unis selon qu’ils faisaient ou non partie de la zone euro ou de l’espace Schengen. Personne n’ignorait non plus que les traités permettent différents rythme d’intégration au sein de l’Union mais « l’Europe à plusieurs vitesses » ?...

Non, on n’en parlait pas ou seulement en catimini.

C’eut été reconnaître que tout le monde ne partageait pas les mêmes ambitions, l’admettre et s’y résigner, mais voilà que cette expression bannie, François Hollande et Angela Merkel l’ont l’un et l’autre publiquement employée à Malte, vendredi dernier, lors d’un sommet de l’Union.

Le tabou est brisé. « L’Europe à plusieurs vitesses » devient un destin possible de l’Union. C’est si vrai que cela devrait être dit et acté le 25 mars prochain, lors du soixantième anniversaire du Traité de Rome, et ce tournant capital est une conséquence directe de l’élection de Donald Trump.

En se félicitant du « merveilleux Brexit » et mettant en doute la pérennité de l’Alliance atlantique, en claquant la porte aux accords de libre-échange et ne cachant pas son hostilité à l’Union qu’il considère – à juste titre d’ailleurs – comme un concurrent économique des Etats-Unis, le président américain a créé un sentiment d’urgence en Europe et, d’abord, à Paris et Berlin.

Il y avait déjà la menace terroriste et la pression russe aux frontières orientales de l’Union mais Trump en plus, l’allié qui se fait adversaire, c’était trop. Face à ce troisième défi, le plus grave de tous, la chancelière et le président de la République étaient donc convenus, il y a huit jours, de poser le problème à Malte et ils l’ont fait. Ils y ont dit leur volonté de doter l’Union d’une Défense commune, d’harmoniser ses politiques économiques et d’aller de l’avant dans cette affirmation de l’Europe sans attendre qu’elle ne fasse l’unanimité mais à plusieurs, avec ceux qui le voudront.

La France et l’Allemagne n’étaient en fait pas seules.

Il était clair, dans ce sommet, que l’Italie, l’Espagne, le Portugal et les trois pays du Benelux étaient sur la même position que Paris et Berlin. Cela faisait l’essentiel de l’économie européenne et, face à ce consensus des plus forts, la Pologne et tous ceux des Etats membres qui sont hostiles à plus d’intégration politique de l’Union étaient d’autant plus obligés de tenir compte d’un rapport de forces qu’ils sont eux-mêmes formidablement inquiets du nouveau cours américain.

Certains d’entre eux peuvent aimer le Trump qui ferme la porte aux réfugiés mais le Trump qui applaudit Poutine et ébranle l’Otan, non, celui-là n’est pas leur ami et ils ne peuvent pas, en plus, s’éloigner des autres Européens.

Ils vont avoir des choix à faire et c’est à la fois pour les mettre à l’aise et marquer leur propre détermination que Mme Merkel et François Hollande ont tant parlé « d’Europe à plusieurs vitesses » avant de préparer, avec l’Espagne et l’Italie, de nouvelles propositions d’intégration de l’Union.

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