C’est l’autre grande nouveauté de ce début d’année. De même que l’Inde et le Pakistan amorçaient, hier, un rapprochement, les Etats-Unis et l’Iran cherchent à enterrer la hache de guerre, à tourner la page sur vingt-quatre ans de rupture et de démonisation réciproque. Là, rien n’est fait mais dès que l’ampleur du tremblement de terre de Bam fut connue, le vice-secrétaire d’Etat américain, Richard Armitage, a personnellement appelé le représentant iranien aux Nations-Unies pour lui proposer une aide, immédiatement acceptée. Des avions militaires américains se sont posés en Iran, dans l’un des trois pays de « l’axe du mal ». Ils y ont amené des médecins et du matériel médical. Non seulement les Etats-Unis avaient fait le premier geste, non seulement l’Iran avait saisi la main qui lui était tendue mais l’Amérique a ensuite annoncé qu’elle suspendait provisoirement, pour trois mois, une partie de ses sanctions économiques contre Téhéran. Officiellement, il ne s’agit que de mesures humanitaires, d’une simple solidarité avec une population dans le malheur, mais là aussi, comme entre l’Inde et le Pakistan, la donne a changé. D’un côté, les Etats-Unis savent bien qu’ils ne peuvent pas espérer stabiliser l’Irak sans l’aide ou, la neutralité de l’Iran car la frontière entre les deux pays est longue et que les services secrets iraniens ont des relais en Irak. Si Georges Bush veut pouvoir repasser les commandes irakiennes aux Irakiens avant la fin juin, s’il veut pouvoir annoncer aux électeurs américains qu’une transition est en marche et qu’il a réussi son pari, il lui faut ouvrir un dialogue avec les ayatollahs iraniens et il le souhaite d’autant plus que l’Amérique voudrait rééquilibrer ses alliances au Proche-Orient. Elle voudrait revenir à l’époque ou ses relations privilégiées avec le Chah lui permettaient de tenir la balance égale entre chiisme et sunnisme, entre les deux grandes branches de l’Islam, incarnée l’une par l’Iran, l’autre par l’Arabie saoudite. Elle veut avoir deux fers au feu et cela d’autant plus qu’elle se méfie de l’Arabie saoudite depuis que les attentats du 11 septembre lui ont fait voir le rôle que les Saoudiens - les hors-la-loi d’Al Qaëda mais également les plus légales des institutions saoudiennes - jouent dans la propagation du terrorisme islamiste et de l’intégrisme religieux. Côté iranien, maintenant, on a compris à Téhéran que les difficultés américaines en Irak et le désamour entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite offraient à l’Iran une chance inespérée de relativiser l’influence saoudienne dans le monde musulman, d’affirmer le poids du chiisme et de refaire de l’Iran une puissance régionale, déterminante en Irak, influente dans toute la région et de nouveau riche si les relations avec l’Amérique se normalisaient. La raison d’Etat iranienne rencontre les intérêts américains et, tandis que les conservateurs voient là une possibilité de consolider le régime théocratique, les réformateurs espèrent ainsi ouvrir leur pays sur le monde. Pour l’heure, l’Iran se fait prier avant d’aller plus loin, tempère l’empressement américain, mais une chose d’importance est en marche.

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