Pour venir en aide au Darfour – sa priorité avait-il dit – Bernard Kouchner avait avancé deux idées. La première était de créer des « corridors sécurisés », des voies d’accès à l’aide humanitaire protégées, sous mandat de l’Onu, par des troupes européennes, et cette idée a suscité tant de réserves que la seconde, à défaut, comme par compensation, fait maintenant son chemin. Comme l’avait souhaité l’ancien « french doctor », la France devrait donc accueillir, fin juin, une conférence internationale réunissant les ministres des Affaires étrangères des pays pouvant peser sur cette crise et, notamment, des cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Si rien ne vient contrarier sa tenue, cette conférence braquera les projecteurs sur ce drame. Elle pressera le Soudan et ses rebelles autonomistes du Darfour d’ouvrir de nouvelles négociations. Bref en mettant la barre très haut, en agitant l’idée d’ingérence, Bernard Kouchner aura réussi à mobiliser le monde contre des massacres qui l’émouvaient peu mais pourquoi ses corridors sécurisés ont-ils tant inquiété l’Europe, l’Elysée et le Conseil de sécurité ? Il y a d’abord à cela une raison spécifique à cette crise. Au fil des mois, les organisations humanitaires sont parvenues à convaincre les belligérants de leur neutralité et à peu près toutes craignaient que l’appui de forces militaires, loin de les aider, de les mette en danger et ne compromette leur action. Elles étaient donc majoritairement hostiles à la création de ces corridors et cela d’autant plus qu’elles ont appris au fil de leurs interventions de par le monde qu’ils tendent toujours à susciter de nouveaux réfugiés attirés par un espoir de secours et de sûreté. Cette objection technique a joué son rôle mais, bien au-delà d’elle, c’est le principe même de l’ingérence qui est de plus en plus contesté. Il l’est car si tout drame humain provoqué par un conflit politique doit conduire à une intervention internationale pour y mettre fin, tous les courants autonomistes ou indépendantistes qui estiment avoir, à tort ou à raison, des motifs de se rebeller auront intérêt à le faire. Ce fut le calcul des Albanais du Kosovo. Ce fut celui des rebelles du Darfour. Ce pourrait être, demain, celui de dizaines d’autres mouvements sécessionnistes et cette perspective donne des cauchemars à tous les Etats car le très légitime refus de laisser se perpétrer des massacres pourrait bien, par un effet pervers, multiplier les guerres et les massacres. Les grandes capitales en sont d’autant plus préoccupées que dès lors qu’elles interviennent militairement dans un conflit pour arrêter une effusion de sang, elles deviennent, de fait, responsables de l’avenir du pays concerné et doivent trouver et imposer une solution au problème qui a généré le drame. C’est ce qui leur arrive au Kosovo et cette expérience les rend prudentes.

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