En nombre de sièges, le recul est marqué mais, outre qu’une majorité de 00 élus cela reste enviable et confortable, Tony Blair vient de réussir un double exploit. Non seulement il est le premier Travailliste à avoir remporté trois élections d’affilée mais il y est parvenu malgré cette guerre d’Irak que tant de Britanniques, notamment à gauche, ne lui pardonnent pas. En le réélisant, la Grande-Bretagne n’a, autrement dit, pas voulu ramener la droite conservatrice au pouvoir. Malgré l’Irak, le Royaume-Uni a préféré reconduire la gauche, une gauche modérée, ennemie des réglementations et favorable à la flexibilité, mais une gauche grâce à laquelle le chômage est moitié moins élevé qu’en France et qui, vue de Londres, ne se confond nullement avec la droite. Pour nous, Français, Tony Blair est l’incarnation du libéralisme en Europe, l’homme qui voudrait convertir l’Union au modèle américain mais, pour ses compatriotes, il est l’homme qui a recréé des emplois et qui s’était lancé, dès son deuxième mandat, dans un programme de rénovation des services publics. Comme les sociaux-démocrates suédois, c’est un social-pragmatique, aussi décidé à laisser les coudées franches aux entreprises qu’à défendre la protection sociale et l’égalité des chances. Cela ne correspond pas à nos catégories mais ne fait pas de lui un libéral. Ni partisan du laisser-faire ni adversaire de la redistribution, encore moins opposé à la correction des inégalités par le volontarisme politique, Tony Blair incarne bien plutôt un consensus européen dans lequel peuvent se retrouver la social-démocratie, la démocratie-chrétienne et toute une partie des Verts. Insularité britannique ou pas, ce troisième mandat fait ainsi de lui une figure centrale de la scène européenne, une personnalité capable d’affirmer les convergences politiques de l’Union dont il est, de surcroît, un vibrant avocat. L’aventure irakienne l’a fait oublier mais, pour être convaincu que l’Europe ne doit pas laisser s’éroder son alliance avec les Etats-Unis et ne saurait en aucun cas se le permettre avant d’avoir acquis ses capacités de Défense propres, Tony Blair est un européen. En 1998, lors du sommet de Saint-Malo, c’est lui qui avait avancé l’idée que Paris et Londres proposent à leurs partenaires de doter l’Union de « capacités militaires autonomes ». Sans lui, l’Europe n’aurait sans doute pas encore jeté les bases de sa politique de Défense. Sans lui, l’ambition d’une politique étrangère commune n’aurait pas la crédibilité que lui donne celle d’une Défense commune mais ce n’est pas tout. Autant Tony Blair est hostile à toute évolution fédérale de l’Union, autant il est, en cela, beaucoup plus proche de Jacques Chirac que des Allemands, autant il veut une « Europe forte ». Elle doit l’être, disait-il dans son discours de Cardiff en novembre 2002, « économiquement grâce au marché unique, socialement grâce au renforcement des droits des citoyens, et politiquement en étant appuyée sur (une) Défense forçant le respect ». L’Europe, avait-il ajouté ce jour-là, « peut être une superpuissance et je veux que le Royaume-Uni remplisse pleinement son rôle en lui forgeant cet avenir ». En cas de « non » français, c’est Tony Blair qui reprendra la barre de l’Union.

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