Tant de contrats déjà signés et à venir, cela donne le tournis. La France ne peut évidemment que s’en réjouir car cela signifie plus d’emplois, de cotisations sociales et de rentrées fiscales, moins de déficit pour son budget et plus de rayonnement pour ses industries civiles et militaires mais qu’est-ce qui lui vaut soudain tant de succès au Proche-Orient ?

La réponse est que les Etats-Unis ont besoin de l’Iran pour les aider à stabiliser la région et, notamment, à combattre l’Etat islamique ; qu’ils ont donc tout fait pour parvenir à un compromis avec le bastion du chiisme sur la question nucléaire ; que cet accord qui reste pourtant à finaliser porte en lui une diversification des alliances américaines au Proche-Orient ; que les puissantes sunnites s’en inquiètent et cherchent en conséquence à diversifier elles aussi leurs alliances et qu’il n’y avait pas d’autre puissance que la France avec laquelle elles puissent le faire puisque la France est aussi à même de leur livrer des armes sophistiquées que de développer et moderniser leurs infrastructures.

C’est aussi simple que cela. La France permet aux puissances sunnites de ne plus exclusivement dépendre des Etats-Unis qui ont beaucoup perdu de leur confiance et, en contrepartie, l’industrie française collectionne et va collectionner les commandes en Arabie saoudite, dans tout le Golfe et en Egypte, dans l’ensemble du monde sunnite, tandis que la France et sa diplomatie se repositionnent en « partenaire spécial » - c’est l’expression employée - des monarchies pétrolières, c’est-à-dire en acteur essentiel du Proche-Orient.

Tout le monde y gagne, la France comme les pays sunnites, mais ce grand jeu n’en pose pas moins deux questions.

La première est de savoir si la France ne perd pas là son âme dans la mesure où les monarchies pétrolières et l’Egypte du maréchal Sissi sont toutes d’épouvantables dictatures. Ces partenaires désormais « spéciaux » ne sont pas, exactement ragoûtants mais quel pays l’est aujourd’hui au Proche-Orient ? La Syrie de Bachar al-Assad l’est encore moins. L’Irak ne l’est pas plus. L’Iran s’y connaît si bien en répression de masse que c’est sur lui que s’appuient les régimes irakien et syrien. Au Proche-Orient, le choix n’est malheureusement pas entre des dictatures et des démocraties mais entre différentes sortes de dictatures et c’est ainsi les intérêts d’Etat, économiques et diplomatiques, qui le dictent.

Oui mais, deuxième question, ce choix qu’a fait la France est-il le bon, en termes mêmes de realpolitik ? A quinze ou vingt ans, la réponse est « non ». A moyen terme, l’Iran a beaucoup plus de chances que l’Arabie saoudite de s’être démocratisé et stabilisé en puissance régionale majeure mais, pour l’heure, l’Iran demeure une puissance déstabilisatrice et incapable de financer de gros investissements. Sur le court terme, l’Arabie est un partenaire autrement plus intéressant que l’Iran, pays avec lequel il sera toujours temps de jeter des ponts car il ne voudra pas, lui non plus, dépendre des seuls Etats-Unis.

Dans une région où tout bouge et où il faut savoir parler au diable pour y compter, la France joue sa partie aux mieux de ses intérêts mais il lui reste maintenant, ce sera le plus difficile, à savoir transformer l’essai.

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