Si ce n’était pas une autocritique, ça y ressemblait. Ouvrant, hier, la session annuelle du Parlement chinois - 2927 délégués dont la fonction essentielle est d’entériner les décisions de la direction communiste -, le Premier ministre Wen Jiabao a promis de mieux répartir les bénéfices de la croissance afin, a-t-il dit, que « l’ensemble de la population partage les fruits de la réforme et du développement ». C’était dire que ce n’est pas le cas aujourd’hui et ce l’est même si peu que 87 000 manifestations de mécontentement, protestations collectives et, parfois, émeutes, ont été officiellement recensées l’année dernière dans les campagnes. La colère gronde parmi les paysans chinois, 800 millions de personnes, 60% de la population, car, en trente années de croissance économique continue, deux Chine se sont créées - celle des grandes villes et, surtout, de la côte, en plein boom, et celle des campagnes, abandonnées à leur sort et traitées en réservoir de main-d’œuvre bon marché fuyant la misère. A côté de ce qui se passe dans cette autre Chine, Dickens et Zola n’avaient rien vu et la tension sociale est devenue si grande dans ce pays, si menaçante pour sa stabilité et la pérennité du régime communiste, que Wen Jiabao n’a pas hésité à énumérer les injustices les plus criantes du moment. Il a notamment cité les conditions d’expropriation des terres agricoles au profit des nouvelles industries, source des manifestations les plus violentes de ces derniers mois ; l’envol des coûts de la santé et de l’éducation qui ferme les écoles et les hôpitaux aux plus pauvres ; le développement de la pollution industrielle qui ravage les campagnes quand elle n’empoisonne pas l’eau des villes et l’abandon pur et simple des populations évacuées des zones de construction de barrage. C’est clair, c’est dit. La direction chinoise a pris la mesure de maux dont la dénonciation avait coûté licenciements et prison à tant de journalistes, de médecins et de militants des droits de l’homme. Alors, promis, « l’essentiel des investissements d’infrastructure ira aux zones rurales », les fonds de soutiens à l’agriculture seront augmentés cette année de 15% par rapport à 2005, les villes vont soutenir les campagnes et l’industrie « payer de retour l’agriculture » afin de construire une « nouvelle campagne socialiste », une « tâche historique majeure », a dit Wen Jiabao. Il était temps mais, s’il est à la hauteur des promesses, ce coup de barre social risque de se heurter à deux difficultés de taille. La première est que 8% de croissance ou pas, le budget chinois n’est pas sans limites, que ce qui sera donné à une Chine sera retiré à l’autre et que cela risque de freiner le développement des zones en expansion, autant dire la croissance. Le puissant monde des affaires grogne déjà et, plus inquiétant encore, la corruption des administrations régionales auxquelles Wen Jiabao s’en est pris hier pourrait bien faire disparaître ces budgets sociaux en fumée. La « tâche historique » ne sera pas aisée.

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