Tout menait le soviétisme à sa fin. C’est ce que cette série de chroniques tente de montrer depuis lundi. Tout l’y menait parce que son échec économique était patent, qu’il avait pris un retard technologique pratiquement irréversible sur l’Occident et que, depuis 1956 et la déstalinisation, son histoire se résumait à des révoltes à répétition et une constante hésitation, surtout, entre la nécessité de réformes et la crainte qu’elles ne provoquent une implosion du système. Lorsqu’il a fini par mourir, le soviétisme était à l’agonie depuis 1956, une agonie qu’avaient précipitée Solidarité et l’aventure afghane, mais sa mort aurait pu être autrement plus longue et sanglante qu’elle ne l’a été. Le miracle est qu’il ait rendu les armes sans vaine résistance et ce miracle on le doit à un homme, Mikhaïl Gorbatchev, que la quasi-totalité des soviétologues comprenaient si peu qu’ils avaient fini par le qualifier d’« accident génétique » dans la lignée des successeurs de Lénine, ce qui constituait une formidable erreur d’analyse. Gorbatchev aura tout simplement été un homme de son temps, un homme de cette génération de l’élite soviétique dont on parlait avant-hier, celle des soixantards, arrivés à l’âge adulte à la mort de Staline, aux premières responsabilité dans les années soixante, et qui avaient cru au dégel avant de voir toutes leurs espérances de changement déçues. Gorbatchev savait que l’URSS était à bout de souffle. C’est pour cela que le Bureau politique s’était résigné à le porter à la tête du parti. Gorbatchev savait que l'Europe centrale dansait avec la crise et qu’il ne serait plus question d’y envoyer des chars rétablir l’ordre sans risquer de vraies guerres. Il le savait tellement qu’il avait immédiatement entrepris des réformes économiques et averti les dirigeants des Démocraties populaires qu’ils ne pouvaient plus compter sur l’Armée rouge. Perestroïka puis Glasnost, réformes économiques puis politiques, libéralisation de la presse dès 1987 et élections pluralistes au printemps 89, six mois avant la chute du Mur, Gorbatchev est allé vite sur la voie des réformes mais autant il savait ce dont il ne voulait plus et ce qui n’était plus possible, autant il ne savait pas où cet indispensable changement pourrait mener. Son dernier porte-parole, Andreï Gratchev, l’explique très bien dans une interview que Marianne publie demain. Gorbatchev, dit-il, « voulait autre chose que le stalinisme, autre chose que l’absurdité d’une gestion nomenklaturiste et incompétente. Il ne savait pas quel serait le point final mais savait ce qu’il voulait éviter. Il ne voulait pas recourir à la force. Il croyait à la loi, à l’état de droit. Il était convaincu qu’on était entré dans l’histoire universelle et que l’humanité était obligée de chercher des réponses collectives à des défis, énergétiques ou écologiques, dépassant les frontières des Etats. Il croyait, enfin, que la justice sociale et la démocratie pouvaient fournir de meilleures réponses que celles du capitalisme libéral ». Convaincu de la faillite soviétique, décidé à rendre impossible le retour en arrière, Gorbatchev était un social-démocrate qui a échoué et un pacifiste qui a réussi.

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