Le discrédit jeté par Donald Trump sur le processus électoral vient ternir un peu plus un "modèle démocratique" américain qui a bien perdu de son attrait depuis que Tocqueville ou Clémenceau, au XIXe siècle, venaient de France pour l’étudier.

« Count every vote », « comptez tous les bulletins de vote », cette demande de manifestants à Washington qui peut sembler aller de soi en démocratie, est aujourd’hui au centre de la bataille post-électorale aux États-Unis.
« Count every vote », « comptez tous les bulletins de vote », cette demande de manifestants à Washington qui peut sembler aller de soi en démocratie, est aujourd’hui au centre de la bataille post-électorale aux États-Unis. © AFP / Jason Redmond / AFP

Les adversaires des États-Unis s’en donnent à cœur joie, mais ils ne sont pas les seuls. Une bonne partie du monde assiste, sidéré, à ces lendemains d’élection difficiles : chacun d’entre nous est devenu un expert de la carte des districts de la Pennsylvanie ou de l’Arizona grâce à CNN…

Le suspense électoral est une chose, l’Amérique en a déjà connus, souvenez-vous d’Al Gore et George Bush en 2000 ; mais un Président qui revendique la victoire avant l’heure et jette le soupçon sur un processus démocratique en cours comme il l'a de nouveau fait cette nuit, c’est du jamais vu… et du plus mauvais effet pour le principe même de la démocratie. Malgré une participation record et l’absence remarquable d’incidents le jour du vote, l’après-élection est indigne de la plus vieille démocratie au monde.

Involontairement ironique, l’ambassade des États-Unis en Côte d’Ivoire a publié mercredi un communiqué, à la suite des élections ivoiriennes contestées par l’opposition, appelant les dirigeants du pays à "montrer leur attachement au processus démocratique et à l’état de droit". Les mêmes mots pourraient s’appliquer aux États-Unis, évidemment.

Est-ce le modèle américain ou Donald Trump qui est en cause ?

 Question complexe… C’est sans doute la crise du modèle américain qui a permis l’arrivée au pouvoir d’un Trump. En 2016, il avait su incarner un discours anti-système face à Hillary Clinton qui était, à l’opposé, le symbole d’une démocratie confisquée par le pouvoir de l'argent. Mais le plus inquiétant est qu’après quatre ans d'un exercice du pouvoir chaotique, Donald Trump ait réussi à conserver et même élargir sa base électorale, incarnant toujours ses colères.

Ces divisions américaines se retrouvent à l’échelle mondiale, et participent à l’érosion du pouvoir d’attraction d’un modèle qui fut longtemps une source d’inspiration. 

Le soft power, c’est-à-dire l’influence d’un pays, d’une société, au-delà de sa force militaire ou économique, a longtemps été un atout américain ; il est aujourd’hui mis à mal.

Il faut se souvenir de l’incroyable rayonnement du modèle américain. Lecture incontournable du moment, « De la démocratie en Amérique » d’Alexis de Tocqueville, qui visita les États-Unis en 1831, et décrivit un fonctionnement démocratique à l’opposé du jacobinisme français.

Trois décennies plus tard, en 1865, le jeune Georges Clémenceau débarquait à son tour aux États-Unis « pour apprendre, disait-il, comment un peuple qui s’est rendu libre, peut conserver sa liberté ». Il y restera quatre ans, et enverra des articles au journal « Le Temps », des « Lettres d’Amérique » qui viennent d’être publiées (Georges Clémenceau, Lettres d’Amérique, présentées par Patrick Weil et Thomas Macé).

Dans sa préface à cet ouvrage, Bruce Ackerman, professeur à l’université de Yale, souligne que "l’Amérique a une fois de plus désespérément besoin d’un [Thaddeus] Stevens (un homme politique du XIXe siècle, ndlr), d’un Clémenceau ou d’un Martin Luther King. Ce sont seulement ces hommes et ces femmes qui résisteront aux prétentions autoritaires du Président Trump".

Mais il faudra plus qu’une défaite électorale de Donald Trump pour redonner son lustre à la démocratie américaine, et surtout, son rayonnement perdu aux yeux du monde.

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