Où cela mène-t-il l’Europe ? Si la Turquie finissait réellement par intégrer l’Union, si ces négociations que la Commission va, aujourd’hui, recommander d’ouvrir aux chefs d’Etat et de gouvernements étaient menées à bien et que l’Europe finissait par s’élargir, dans une quinzaine d’années, à ce nouveau pays, quelles seraient, au bout du compte, les frontières de l’Europe ? Cette question, personne ne peut l’ignorer, pas plus les partisans que les adversaires de l’adhésion turque, mais une remarque, d’abord. Quand la France a commencé à s’étendre et se former, quand elle n’était qu’un îlot de ce qui est, maintenant, le territoire français, ses rois étaient-ils obsédés par ce que seraient, un jour, plusieurs siècles plus tard, ses frontières définitives ? Ils ne l’étaient pas. Ils avançaient, mus par une ambition que seuls limitaient le souhaitable et le possible, le concevable à un moment donné de l’Histoire, et le problème n’est pas fondamentalement différent pour l’Europe. Ce qui définira ses frontières, ce sont, avant tout, ses intérêts, le souhaitable et le possible, car la terre est ainsi dessinée que, si l’Europe a un océan pour frontière naturelle à l’Ouest, elle n’en a pas vraiment au Sud, rien qu’une mer, la Méditerranée, cette « mare nostrum » de l’empire romain qui n’a cessé de nous irriguer depuis les Hébreux et les Grecs, et qu’il n’y a tout simplement pas, à l’Est, de frontière à l’Europe. L’Oural, dit-on parfois, mais pourquoi ces montagnes marqueraient-elles le passage de l’Europe à l’Asie ? Mystère. Ce n’est qu’une simple convention, hautement discutable puisque la Sibérie est russe et que la Russie est européenne et que cette réalité crée un continuum, politique, économique et culturel, de la façade atlantique à la façade pacifique. Un jour, l’Union européenne aura, peut-être une frontière commune avec la Chine. Cela n’a rien d’inconcevable à soixante ou cent ans mais, pour l’heure, à quinze, vingt-cinq ou trente ans ? La Turquie, oui, peut-être, pour peu que les négociations aboutissent et que l’Union le veuille, car c’est à la fois possible dans la mesure où les Turcs le souhaitent tant qu’ils font tout pour et souhaitable, aux yeux du moins de ceux des Européens qui n’y voient qu’intérêt économique et, surtout, stratégique. La Russie ? Non, pas à vue d’homme, puisque les Russes ne le veulent pas, que ce n’est pas possible, donc, et encore moins souhaitable car la Russie s’éloigne de la démocratie et que l’Union, en tout état de cause, ne serait pas, aujourd’hui, de taille à l’intégrer. Nos arrières petits-enfants verront mais il serait, en revanche, éminemment souhaitable de développer, sans plus tarder, des liens économiques de long terme avec la Russie. Que dire, alors de ces pays sortis de l’URSS et avec lesquels l’Union a ou aurait bientôt une frontière commune - l’Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie, l’Arménie ? Ils ne sont d’aucun point de vue prêts à entrer dans l’Union mais sont déjà notre périphérie immédiate et, comme pour le Maghreb, notre intérêt, est d’aider à leur stabilisation en organisant avec eux un étroit partenariat, économique et politique. Les frontières de l’Union ne sont ni finies ni illisibles.

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