Le gouvernement turc a reçu, jeudi dernier, le feu vert de son Parlement à des interventions, en Syrie comme en Irak, contre les jihadistes de l’Etat islamique. Ce vote marque un tournant pour la Turquie qui était jusqu’alors restée à l’écart de cette bataille non seulement parce que l’Etat islamique détenait près de cinquante de ses ressortissants qui pouvaient être assassinés à tout instant mais aussi parce que la Turquie avait longtemps soutenu ce groupe, comme les monarchies pétrolières et pour les mêmes raisons, par solidarité sunnite contre le régime syrien d’obédience chiite et grand allié régional de l’Iran, place forte du chiisme au Proche-Orient. Les otages turcs ont été libérés. Comme les monarchies pétrolières, la Turquie a maintenant pris peur du monstre qu’elle avait contribué à renforcer. La Turquie a donc changé de pied jeudi mais sans donner, pour autant, le moindre ordre de marche à ses troupes alors même que, juste à ses frontières, la ville syrienne de Kobané menace de tomber aux mains des jihadistes qui l’encerclent déjà. Malgré le vote de son Parlement, la Turquie ne bouge pas et la raison en est que Kobané est une ville kurde de première importance. Etat islamique ou pas, la Turquie ne veut pas prêter la main aux Kurdes syriens car elle craint qu’ils ne s’affirment alors en territoire autonome, comme l’ont fait les Kurdes irakiens, et que la multiplication de Kurdistan autonomes au Proche-Orient ne réveille la tentation sécessionnistes de ses propres Kurdes. Deux raisons d’Etat s’affrontent ainsi à Ankara, la nécessité de casser l’Etat islamique devenu un danger pour toute la région et celle de préserver l’unité nationale contre un irrédentisme kurde. On touche là à l’extraordinaire complexité de cette crise qui, bien au-delà de la menace jihadiste, met en question toutes les frontières de la région dans une guerre qui pourrait bien durer plusieurs décennies. Le dilemme turc est d’autant plus profond que les Kurdes de Turquie avec lesquels elle négocie un compromis politique pour tenter de les réintégrer dans le cadre national menacent de rompre ces négociations et de reprendre la lutte armée si l’armée ne vole pas au secours de Kobané dont les défenseurs seront trop évidemment massacrés si la ville tombe.Cela peut arriver d’une heure à l’autre. Chaque minute compte mais, depuis hier, la Turquie est en discussions serrées avec les Kurdes syriens pour tenter de monnayer son intervention. En échange du sauvetage de Kobané, elle veut que les Kurdes syriens se distancent des Kurdes de Turquie et s’engagent contre le régime syrien aux côtés de l’opposition modérée, celle que soutient la coalition formée contre les jihadistes. L’heure tourne et beaucoup de choses se jouent dans ce tragique suspens.

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