Prenons les faits, car leur énumération est parlante. L’un des avions militaires russes engagés en Syrie pénètre samedi dans l’espace aérien de la Turquie. Il s’agit très probablement d’une erreur de pilotage, comme le disent les Russes,mais la Turquie est un pays sunnite, sunnite comme le sont plus de soixante pour cent des Syriens et comme l’est l’écrasante majorité de l’insurrection contre Bachar al-Assad qui appartient, lui, à la branche alaouite du chiisme, la religion minoritaire de l’islam.

Très hostile au régime syrien, la Turquie a condamné l’intervention russe en Syrie et avait donc réagi à cette incursion - on l’a appris lundi - en faisant décoller sa chasse. L’incident aurait pu en rester là mais, membre de l’Otan depuis les débuts de la Guerre froide, la Turquie demande aussitôt une réunion de l’Alliance atlantique qui a condamné hier soir la violation de l’espace aérien turc comme « irresponsable » et « extrêmement dangereuse ».

Bon… Ce n’est ni la guerre mondiale ni l’annonce d’un conflit russo-turc mais outre que l’intervention russe a suscité, par le jeu des alliances, une mobilisation de l’Otan aux côtés de la Turquie, la solidarité sunnite a sérieusement fait monter le ton entre Ankara et Moscou. Engagée aux côtés des chiites, la Russie met le doigt dans une guerre de religions qui couvait depuis longtemps au Proche-Orient mais que son intervention attise brutalement.

Car, deuxième fait de la journée, et sans doute plus inquiétant encore, une cinquantaine de dignitaires sunnites d’Arabie saoudite - du pays qui est le bastion du sunnisme comme l’Iran est le bastion du chiisme - ont appelé dans la foulée tous les sunnites de la région à apporter leur plein soutien aux insurgés syriens contre le régime de Damas et contre la Russie afin d’éviter, disent-ils, que tous les pays sunnite ne tombent les uns après les autres.

Ces dignitaires viennent de dire tout haut que la Russie menacerait le monde sunnite, c’est-à-dire exactement ce qu’on pense dans les milieux dirigeants saoudiens. A Riad comme à Ankara, on réagit de la même manière et les groupes rebelles syriens n’ont rien dit d’autre lorsque qu’une quarantaine d’entre eux, les plus modérés, ont dénoncé dans la même journée, et dans une exceptionnelle unité, l’occupation « russo-iranienne » de la Syrie, autrement dit l’alliance de Moscou et de Téhéran contre la majorité sunnite du pays.

En quelques jours, l’intervention russe a creusé comme jamais la faille entre les deux religions de l’islam et, quatrième fait de la journée, tout aussi significatif, les chiites irakiens ont, de leur côté, appelé la Russie à intervenir en leur faveur, en Irak, contre les jihadistes sunnites de Daesh.

On ne sait pas jusqu'où tout cela peut aller mais la certitude est que les pays sunnites ne laisseraient pas le régime de Damas l’emporter si le soutien russe lui redonnait l’avantage. Dans cette affaire, les Russes jouent avec le feu et le font avec une telle inconscience qu’un très haut diplomate européen se demandait hier si l’on pouvait encore croire en la rationalité de Vladimir Poutine.

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