Et puis, un, jour, lentement, les plaies se referment, comme tout deuil s’achève. Moment d’émotion, longtemps inconcevable, les Premiers ministres russe et polonais se retrouvent aujourd’hui dans la forêt de Katyn, près de Smolensk, dans l’Ouest de la Russie, pour y commémorer ensemble le massacre de quelque 22 000 Polonais, assassinés au printemps 1940 sur ordre de Staline. A l’époque, la Russie soviétique et l’Allemagne nazie venaient de se partager la Pologne. Avant de se combattre, avant que l’Allemagne n’envahisse l’URSS et que l’Armée Rouge, d’abord débordée, ne lui inflige son premier coup d’arrêt, Hitler et Staline s’étaient alliés, contre les démocraties. De chaque côté, les prisonniers polonais étaient innombrables. L’URSS en détenait plus de 200 000 et, le 5 mars 1940, le comité central du Parti communiste adopte une résolution secrète dans laquelle on lit que ces prisonniers de guerre « attendent leur liberté pour participer activement au combat contre l’Etat soviétique ». C’était un arrêt de mort. Cela signifiait qu’il n’était pas possible de les libérer, pas tous en tout cas, pas ceux, du moins, qui auraient pu jouer un rôle dans une renaissance de la Pologne. Les services soviétiques procèdent à des interrogatoires systématiques. Passé politique, profession, milieu familial. C’est une sélection de ceux qui ne devront pas vivre et c’est ainsi que 22 000 hommes de l’élite polonaise furent tués, l’un après l’autre, d’une balle dans la nuque, avant que leurs corps ne fussent jetés dans des fosses communes que l’armée allemande ouvrira plus tard, lorsque Hitler et Staline auront rompu. Pour les nazis, Katyn est une aubaine, un moyen de semer le trouble entre les Alliés, et le silence tombe sur ce massacre, malgré les protestations du gouvernement polonais en exil. Face à l’Union soviétique qui nie sa culpabilité et la rejette sur les nazis, les Démocraties se taisent car l’URSS est indispensable à la victoire et, quand Staline met la main sur la Pologne à la fin de la guerre, il est moins que jamais question que la vérité ne soit dite. Elle l’est à l’Ouest. Elle ne l’est pas à l’Est. Il faudra attendre 1990 pour que Mikhaïl Gorbatchev rétablisse les faits mais, même ensuite, Katyn restera une plaie ouverte entre les deux pays, jusqu’à cette année, jusqu’à ce que la Russie invite la Pologne à cette commémoration commune. Soixante-dix ans ont passé. Vingt ans se sont écoulés depuis la chute du Mur. Côté polonais, le regard sur la Russie a changé. Elle fait, désormais, moins peur aux Polonais qui ont aussi vu qu’ils ne parviendraient pas à faire entre l’Ukraine dans l’Otan et qu’ils ne pouvaient pas se reposer sur les Etats-Unis qui n’ont pas bougé lorsque la Russie et la Géorgie étaient aux prises. Côté russe, on a relevé cette évolution de la Pologne et surtout compris qu’elle était devenue un membre important de l’Union européenne, un pays qui ne cesse de s’affirmer et avec lequel la Russie n’aurait qu’intérêt à normaliser ses relations, loin des déchirures de l’histoire. Les réalités prennent le pas sur l’émotion et il est frappant que cette blessure se referme la semaine même où Washington et Moscou se rapprochent en signant, demain, un nouveau traité de désarmement.

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