L’Union soviétique vivait, il y a vingt ans, ses dernières heures. Âme d’un complot qui l’unissait aux présidents des Républiques ukrainienne et biélorusse, le Président de la Fédération de Russie, Boris Eltsine, s’apprêtait alors à proclamer, dans la nuit du 7 au 8 décembre 1991, que ces trois Républiques quittaient l’URSS et y mettaient ainsi fin.

Ce n’est certainement plus l’actualité mais il y a pourtant trois raisons de se souvenir aujourd’hui de ce moment de rupture qui a refaçonné le monde.

La première est que, vingt ans plus tard, la Russie paraît sortir d’un long traumatisme et s’éveiller. Dans les années qui avaient suivi ce séisme, elle avait d’abord cru, qu’elle pourrait bientôt connaître les mêmes libertés et le même niveau de vie que l’Europe et les Etats-Unis. Au lieu de cela, c’est dans l’envolée des prix, la ruine des retraités, le chômage, la corruption généralisée et le développement d’inégalités inouïes qu’elle avait plongé après que Boris Eltsine et son clan se furent partagé toute la richesse nationale au nom du retour à l’économie de marché. Horrifiés, volés, ruinés, les Russes avaient donc accueilli en sauveur le jeune agent secret, Vladimir Poutine, qui leur promettait de mettre les mafias au pas et de rendre sa dignité à leur pays.

Ce président tout en muscles fut vraiment populaire mais c’est désormais fini, en voie de l’être, parce qu’une classe moyenne s’est malgré tout constituée en Russie, qu’internet pallie la censure de la presse et qu’une aspiration à l’état de droit s’affirme à nouveau. Après des législatives qui ont marqué, dimanche, le recul du parti du pouvoir, des manifestations d’une ampleur encore modeste mais jamais vue depuis longtemps se sont produites à Moscou. La présidentielle du printemps prochain ne sera pas facile pour Vladimir Poutine et ce réveil russe vient rappeler que les moments de rupture historique ne débouchent jamais sur la stabilité immédiate, encore moins sur la démocratie instantanée, et qu’il faut du temps aux sociétés pour les digérer comme il en faudra aux pays arabes pour trouver leur équilibre après cette année de bouleversement soudain.

Vingt ans, c’est long mais ce n’est rien au regard de l’histoire et la troisième raison de se souvenir, ce matin, du jour de la dissolution soviétique est qu’il nous dit à quel point ce n’est jamais un homme mais toujours une lente évolution souterraine qui produit les basculements historiques. L’immolation d’un marchand de légumes tunisien n’aurait pas mis le feu au monde arabe si les dictatures postcoloniales n’avaient pas déjà perdu leur légitimité passée, si le djihadisme n’avait pas déjà échoué et si une nouvelle génération n’était pas devenue majoritaire dans ces pays.

Eltsine ne serait, de même, pas devenu le fossoyeur de l’URSS et, du même coup de l’empire des tsars, si le communisme n’avait pas eu à chercher, depuis les années 50, les moyens de se survivre, si Gorbatchev n’avait pas semé les germes de la démocratie et si, de la mort de Staline à la pérestroïka, l’appareil soviétique n’avait pas produit des réformateurs de l’intérieur dont André Gratchev vient de raconter l’histoire méconnue dans un brillant essai sur Mikhaïl Gorbatchev. Vingt ans, c’est court, très, très court.

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