Ils n’ont pas osé. Non seulement le pouvoir égyptien n’a pas osé faire tirer sur les rassemblements qui s’étaient formés vendredi pour exiger à nouveau le départ d’Hosni Moubarak, non seulement il a ainsi cédé aux pressions américaines qui s’étaient exercées sur lui, mais il a ouvert, hier, un dialogue avec l’ensemble des forces d’opposition, islamistes compris. Pris entre la persistance des manifestations et les appels au « changement immédiat » que lui lancent les grandes puissances, ce pouvoir, plie, recule mais ne jette pour autant pas l’éponge. Il ne fait, pour l’instant, que temporiser, que chercher à gagner du temps en espérant qu’un épuisement de la contestation finisse par lui permettre de reprendre la main. Peut-être y parviendra-t-il. Ce n'est pas exclu car, lorsqu’une révolution n’avance pas, elle recule mais, pour l’heure, l’Egypte est déjà bien différente de ce qu’elle fut, de ce pays autoritaire, monolithique, où la peur fermait les bouches et où les Frères musulmans semblaient constituer la seule alternative possible au régime en place. Hier omnipotent, Hosni Moubarak n’occupe plus le devant de la scène. Désemparé, prié de se faire oublier ou les deux, il est désormais invisible et muet, remplacé de fait par son vice-président, l’ancien patron des services secrets Omar Souleimane, qui a pris les commandes et négocie avec l’opposition. Deuxième changement, le Parti national démocratique, parti dominant et ossature du régime, s’est auto-décapité ce week-end avec la démission collective de sa direction nationale. La dictature n’a plus ni président ni parti en état de fonctionnement et cela signifie, troisième changement, que l’unique pouvoir en place est aujourd’hui celui de l’armée qui s’est gardée de tourner ses armes contre le soulèvement populaire et que les Etats-Unis incitent presque ouvertement à précipiter le changement en faisant partir Hosni Moubarak. Pour l’instant, l’armée hésite mais, pour peu que les manifestations et les appels américains à une « transition ordonnée » se poursuivent, l’état-major devra prendre ses responsabilités et le plus probable n’est pas qu’il choisisse de sacrifier sa popularité en organisant un bain de sang. Quant au quatrième changement, il n’est pas le moindre. Jusqu’il y a vingt-quatre heures encore, les partis d’opposition égyptiens étaient soit illégaux, comme les Frères musulmans, soit tellement tenus en laisse, marginalisés, réduits au rôle de figurants, qu’ils ne comptaient pas. Pour les rejoindre, il fallait avoir beaucoup de courage ou un grand sens de la dérision mais depuis que l’ensemble de ces partis ont été solennellement reçus, hier, par Omar Souleimane qui négocie officiellement avec eux, l’Egypte a commencé d’entrer dans le pluralisme. Pour le pouvoir, il s’agit de leur faire bénir de faux changements, de se servir d’eux pour faire cesser les manifestations, mais ils ont maintenu haut la barre des revendications et se servent, eux, de ces pourparlers pour imposer leur existence, se faire reconnaître et devenir acteurs d’un jeu politique balbutiant. Le bras-de-fer n’a fait que commencer mais l’Egypte a déjà changé.

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