Il est encore trop tôt pour savoir où cela mènera. Si important soit-il, ce n’est qu’un moment d’une longue crise mais, après l’indignation nationale et internationale provoquée par l’assassinat, hier matin, de Chokri Belaïd, grande figure de l’opposition de gauche, les islamistes au pouvoir en Tunisie ont opté pour la prudence et lâché du lest.

Leur Premier ministre, Hamadi Jebali, est apparu le soir même sur les écrans de télévision. Grave et solennel, il a appelé un chat un chat et cet assassinat « un assassinat politique ». « En le tuant, ils ont voulu le faire taire », a-t-il ajouté dans une étonnante formule qui semblait dire à la fois que les meurtriers seraient évidemment étrangers à son parti et que leur identité, qu’il n’a pas précisée, était claire à ses yeux et là-dessus, coup de théâtre, le Premier ministre annonce la dissolution de son gouvernement.

« J’ai décidé de former un gouvernement de compétences nationales sans appartenance politique », a-t-il dit en précisant que le mandat de ces technocrates serait limité à l’expédition des affaires courantes jusque la tenue d’élections qui devraient se tenir « dans les plus brefs délais » et auxquelles ils n’auraient eux-mêmes pas le droit de se présenter.

C’est un coup de théâtre car il y a près de six mois maintenant que l’idée d’un remaniement était dans l’air à Tunis mais n’aboutissait pas. Le Premier ministre souhaitait associer l’opposition aux responsabilités et en donner de plus grandes aux deux partis laïcs qui gouvernent avec lui. Il le voulait afin que son propre parti ne soit plus seul à faire face à un mécontentement social sans cesse croissant mais rien n’y faisait. L’opposition mettait la barre très haut. Les laïcs de la coalition voulaient obtenir des ministères-clé et Ennahda, le parti du Premier ministre, ne voulait rien céder d’essentiel aux modernistes, pas plus à ceux de la coalition qu’à ceux de l’opposition.

Ces tout derniers jours, il était même devenu clair qu’Hamadi Jebali, le Premier ministre, était en conflit avec les cadre de son parti et, surtout, son chef de file, Rached Ghannouchi, qui s’opposaient de plus en plus nettement à son désir d’ouverture. D’un côté, Ennahda était en scission de fait et, de l’autre, le Congrès pour la République, le parti du chef de l’Etat, Moncef Marzouki, parti laïc et membre de la coalition, avait annoncé qu’il se retirerait dimanche du gouvernement si l’ouverture ne se faisait pas.

L’assassinat d’hier matin a donc précipité une crise en cours. Non seulement des manifestations, contre Ennahda, ont aussitôt éclaté dans de nombreuses villes tandis que des appels à une grève générale étaient lancés pour vendredi, mais le parti islamiste risquait aussi de se retrouver dans l’opposition car il n’a pas de majorité parlementaire sans ses deux alliés laïcs.

Des salafistes ou un courant radical d’Ennahda, on ne sait pas qui a fait tuer Chokri Belaïd mais, pour l’heure, le résultat de ce meurtre est que l’aile la plus réaliste du parti islamiste, incarnée par le Premier ministre, tente de jouer l’apaisement et de nouvelles élections. L’opposition s’en félicite mais reste à voir ce qu’en diront les cadres d’Ennahda, mis devant le fait accompli.

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