Ils avaient vingt ans, ils en ont quatre-vingt. Sans doute était-ce la dernière fois que l’on aura vu les héros du 6 juin participer aussi nombreux à une commémoration du Débarquement mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle une page se tournait, hier, en Normandie. En 1984, pour le quarantième anniversaire du D-day, l’Amérique était représentée par un Président tout en muscles, Ronald Reagan, dont la réélection, en novembre suivant, ne faisait pas l’ombre d’un doute. L’URSS, à l’époque, n’avait pas encore amorcé les changements qui allaient la conduire à sa perte mais elle était, déjà, sur la défensive, économiquement mal en point, malmenée par les Polonais et moralement écrasée par une Amérique sûre d’elle-même, sortie de ses doutes vietnamiens, « de retour », ne cessait de dire et redire son Président. L’Amérique marchait alors vers la suprématie mais, dans une incroyable symbolique, Ronald Reagan s’est éteint samedi. Il y avait dix ans que la maladie d’Alzheimer l’avait coupé du monde. Son souvenir s’estompait mais, soudain, la mort a projeté son ombre sur les plages de Normandie et son successeur en est apparu plus fragile et petit encore. Non seulement Georges Bush est tout sauf certain d’être réélu en novembre mais jamais l’Amérique n’aura été aussi impopulaire que sous son mandat. « De retour », elle l’est à nouveau mais de retour aux doutes, à l’échec, à l’humiliation même puisqu’elle ne parvient plus à s’imposer. Elle n’y parvient pas en Irak. Elle n’y parvient pas aux Nations-Unies où, non contente d’être revenue chercher de l’aide la queue basse, elle a dû tout faire ces derniers jours, presque tout céder, pour pouvoir obtenir du Conseil de sécurité une résolution de soutien à la quête d’une sortie de crise irakienne. Elle n’y parvient plus au G-8, le club des puissants qui enterra courtoisement cette semaine les plans de démocratisation américaine du monde arabo-musulman. Elle n’y parvient même plus à l’Alliance atlantique qui se réunit à la fin du mois en Turquie mais qui, contrairement aux vœux initiaux de la Maison-Blanche, n’approuvera pas l’envoi de troupes de l’Otan en Irak. Hier en Normandie, aujourd’hui à l’Onu, demain au G-8, après-demain à Istanbul, Georges Bush n’a plus qu’un objectif, le seul qui compte pour lui - paraître s’être réconcilié avec l’Europe et le monde avant d’aborder la campagne présidentielle qu’ouvrira, en juillet, la convention démocrate. Les Etats-Unis sont en mauvaise passe. L’aventure irakienne a si terriblement dégradé leur image en dégradant la situation internationale que l’on ne s’étonne même pas que seuls 55%, des Français continuent aujourd’hui de regarder l’Amérique comme un allié sûr, place que 82 % d’entre eux accordent en revanche à l’Allemagne, à leurs yeux l’allié, donc, le plus sûr. Malgré l’énormité de ce retournement, le changement d’époque qu’on y lit et les promesses qu’il comporte pour l’Europe, ce sondage, publié samedi par le Figaro, a été reçu pour ce qu’il est, la simple confirmation chiffrée d’une réalité que l’on ressent tous les jours, consciemment ou inconsciemment. Hier, en Normandie, un chapitre se fermait, un autre s’ouvrait.

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