Le fait est qu’il s’était trompé. En partant, lundi, pour une tournée au Maghreb qu’il n’avait pas voulu repousser malgré les manifestations qui secouaient son pays, le Premier ministre turc avait assuré que tout serait rentré dans l’ordre à son retour mais il n’en est rien.

Recep Erdogan a retrouvé, hier soir, une Turquie plus incertaine et agitée que jamais. Les manifestations ont gagné de nombreuses villes. Le cœur d’Istanbul a pris des airs de cour de la Sorbonne en Mai 68 avec ses groupes de discussion, ses cantines et ses stands politiques. Beaucoup campent là nuit et jour, dans ce parc de la discorde d’où tout était parti parce que le Premier ministre veut le bétonner pour y bâtir un centre commercial. Deux syndicats ont fait descendre leurs troupes dans les rues mercredi.

Ce mouvement demeure ascendant et, bien plus inquiétant encore pour Recep Erdogan, la Bourse d’Istanbul a perdu quelques dix points en une semaine, refluant aux premiers jours de la contestation, remontant lorsque le pouvoir semblait lâcher du lest et dégringolant hier, à nouveau, quand Recep Erdogan a martelé, de Tunis, qu’il ne reculerait pas devant les « terroristes ». Apparemment peu confiants dans l’issue de cette crise, les investisseurs turcs ont peur pour leur argent car de nombreux touristes annulent leur venue tandis que les capitaux étrangers amorcent un retrait.

Le Premier ministre doit trouver les moyens d’apaiser les choses. C’est une urgence nationale mais, pour lui, l’équation est extraordinairement difficile. S’il tente de noyer le poisson en nommant, par exemple, une commission chargée de repenser l’aménagement du parc Gezi, il risque d’encourager les manifestants qui auraient le sentiment justifié de gagner la partie et insisteraient alors sur leurs autres revendications, le limogeage, notamment, de plusieurs chefs de la police. Recep Erdogan risquerait gros à reculer mais, s’il ordonnait à la police de briser ce mouvement par la force, nul ne sait ce qui pourrait se passer dans le pays car la sympathie pour les manifestants y est grande.

Ni l’une ni l’autre de ces options n’est la bonne et la troisième, celle qui consisterait à tabler sur un pourrissement et une lassitude de l’opinion, serait tout aussi incertaine puisque les investisseurs s’inquièteraient alors plus encore et qu’il n’est pas du certain que ce mouvement ne fasses pas boule de neige en durant.

Le nœud du problème est que l’AKP, le parti au pouvoir qui a remporté trois élections consécutives depuis 2002 en passant de l’islamisme à « l’islamo-conservatisme », doit aujourd’hui se redéfinir à nouveau. Les électeurs lui ont su gré d’avoir assuré une stabilité politique, renvoyé l’armée dans ses casernes et présidé à une période de très forte croissance mais, maintenant que l’AKP a fait changer la Turquie de siècle, ce parti hésite entre se recentrer encore comme le souhaitent plusieurs de ses dirigeants ou passer à l’ordre moral et religieux que Recep Erdogan voudrait clairement imposer. Dans la première hypothèse, le parti se casse. Dans la seconde, la révolte de la Turquie laïque ne fera que grandir. C’est devant ce choix là qu’est l’AKP et ce choix est loin d’être fait.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.