Avec presque trente ans de retard, diront les uns, la France vient, enfin, de prendre ce tournant libéral que Margaret Thatcher et Ronald Reagan avaient donné au monde. Après trois décennies de résistance, diront les autres, la France est maintenant happée par une évolution internationale, recul de l’Etat et prééminence du marché, qu’elle ne pouvait plus ignorer. Les uns s’en réjouissent, les autres le déplorent mais le fait est là. La victoire de Nicolas Sarkozy normalise la France, la fait rompre – ce mot qu’il aime tant – non seulement avec la gauche socialiste qu’elle avait portée au pouvoir quelques mois après la première élection de Ronald Reagan mais aussi avec la droite anti-libérale, gaulliste, étatiste et sociale, qu’avaient incarnée Jacques Chirac. Dernière à le faire, la France ferme aujourd’hui cette si longue parenthèse de l’après-guerre au cours de laquelle les droites occidentales, même aux Etats-Unis, menaient des politiques de gauche parce qu’elles devaient opposer la protection sociale à la menace communiste et que la reconstruction de l’Europe exigeait un Etat fort, acteur économique de premier plan. Le paradoxe est que ces trois décennies de décalage ont fait élire à la France un Président libéral, adversaire de la redistribution et de l’Etat providence, ennemi de l’impôt et pourfendeur de l’assistanat, au moment même où la Grande-Bretagne réinvestit massivement dans les services publics et où les idées d’impôt et de solidarité sociale reviennent en force aux Etats-Unis, portées par la débâcle de l’équipe Bush et la violence des inégalités. Comme dans ce dernier quart de siècle, la France se retrouve en décalage par rapport au reste de l’Occident et le défi auquel Nicolas Sarkozy devra faire face sera de trouver un équilibre entre l’exigence d’harmonie sociale et l’adaptation de la protection sociale à une époque dans laquelle on vit plus vieux et où la concurrence internationale contraint à une compétitivité plus grande. S’il y parvient, il est en route pour un second mandat. S’il poussait l’avantage d’une droite décomplexée qui considère que l’enrichissement des riches est le moteur de la croissance et qu’il faut donc plus aider les forts que les faibles, ce sont les tensions et les conflits, loin du « rassemblement » qui marqueraient sa présidence. On verra mais, en attendant, la gauche française vient de payer son retard sur les gauches européennes, son incapacité à dire qu’on ne pouvait pas encore plus étendre les protections dans un temps de bataille économique que dans la croissance assurée des années d’après-guerre.

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