La dernière fois que nous nous étions vus, il était tout feu, tout flamme. C’était l’hiver 2011/2012 à Moscou. De grandes manifestations avaient éclaté contre la fraude aux élections parlementaires de décembre. D’autres allaient suivre jusqu’aux lendemains de la réélection de Vladimir Poutine Une opposition naissait en Russie, s’imposait dans les grandes villes, et Sacha la voyait progressivement grossir, gagner la province puis les campagnes et imposer, un jour, la démocratie, un jour sans doute lointain mais un jour,.

A l’époque, tout lui donnait raison et la sociologie d’abord mais le même Sacha était hier à Paris, venu chercher des conseils sur ses possibilités de trouver un point de chute à l’étranger car sa décision est prise : il émigre.

En trois semaines, c’était le troisième ami russe que j’entendais dire qu’il n’avait plus d’avenir dans son pays, que Poutine ne serait bien sûr pas éternel mais qu’il ne l’était pas non plus et, pour ce qui est de Sacha, qu’il sentait bien que ses jours étaient comptés dans l’organisme culturel où il travaille, que sa femme n’avait évidemment plus d’avenir à la télévision et qu’il préférait partir, « oui, c’est cela », avant de ne plus pouvoir le faire car tout, disait-il, se referme d’heure en heure.

Tu vois, m’expliquait-il, nous sommes vingt millions de Russes qui vivions à l’européenne depuis la perestroïka mais c’est fini. Ce cinquième de la population dont il parlait, ce sont les nouvelles classes moyennes urbaines autour desquelles s’était formée l’opposition démocratique, des gens loin d’être milliardaires mais qui bon, voilà, dans les hauts et les bas d’une relative liberté, avaient développé de petites entreprises de service, ouvert un cabinet de médecine ou d’architecture, monté une maison d’édition ou une boîte de cours privé, créé des sites internet plus ou moins rentables, trouvé des places dans les bureaux des grandes entreprises ou les rares îlots de liberté de la presse et qui avaient fini par bien vivre.

Le crédit bancaire leur avait permis une voiture. Deux fois par an, ils partaient en vacances, ni la Côte d’Azur ni les Bahamas, mais le soleil turc ou bulgare, deux ou trois jours à Paris, Rome ou Berlin et, surtout, vital, le smart phone et l’ordinateur, leurs fenêtres sur le monde, leurs espaces de liberté d’expression, pleine et entière pourvu qu’elle ne devienne pas publique.

Comme tant d’autres, Sacha y avait cru. Il avait cru que cette Russie européenne deviendrait la Russie car elle le deviendra un jour mais l’hystérie nationaliste qui a envahi les ondes, le matraquage sur la « junte fasciste de Kiev » et la Nouvelle Russie en marche, il ne supporte plus et le supporte d’autant moins que même Echo de Moscou, la formidable radio de la capitale, cette bouffée d’air, cet héritage de la perestroïka que le régime avait laissé exister comme caution démocratique, est lentement étranglée par son actionnaire, une banque que contrôle Gazprom, le bras gazier du Kremlin.

Tout devient irrespirable, disait Sacha, et ceux qui ne voudront pas se rallier perdront vite leurs salaires ou leurs petites boîtes. Nous en rions entre nous, a-t-il ajouté, nous nous disons, c’est de l’ironie, qu’au moins nous avons la Crimée mais je n’ai plus envie de rire : je m’en vais, tant qu’il en est encore temps.

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