L’envoi de deux navires britanniques, puis de deux navires français, au large de l’île de Jersey, pour un différend sur les droits de pêche, est un mauvais symbole quelques jours seulement après la ratification de l’accord UE-Royaume Uni sur le Brexit.

Le HMS Tamar, navire de la Royal Navy, patrouille au large de Jersey, jeudi 6 novembre, alors qu’une flotille de pécheurs français proteste contre la restriction de leurs droits de pêche..
Le HMS Tamar, navire de la Royal Navy, patrouille au large de Jersey, jeudi 6 novembre, alors qu’une flotille de pécheurs français proteste contre la restriction de leurs droits de pêche.. © AFP / Sameer Al-DOUMY / AFP

Quel mauvais symbole ! Une semaine seulement après la ratification par le Parlement européen de l’accord entre l’Union européenne et le Royaume Uni, régissant l’après-Brexit, revoici le temps des canonnières ! 

L’envoi de navires britanniques et français autour de l’île de Jersey, inspire plus les caricaturistes que les experts de la guerre navale ; surtout quand cette brusque montée de tension coïncide avec le bicentenaire de la mort de Napoléon !

Mais quand même… Il est insensé qu’on en arrive là, et qu’entre pays alliés, on puisse avoir recours à des navires de guerre dans ce qui est un différend oh combien prévisible, sur les droits de pêche. 

On se souvient que c’était l’un des sujets les plus compliqués de l’interminable négociation entre Bruxelles et Londres, avec de fortes résonnances de politique intérieure des deux côtés de la Manche ; il était donc prévisible que la mise en œuvre des compromis imparfaits se heurte à des complications. Visiblement, on n’a pas su l’anticiper, et, de surcroit, les mécanismes de recours n’existent visiblement pas.

Boris Johnson aurait-il annoncé mercredi soir l’envoi de deux navires de la Royal Navy au large de Jersey s’il n’y avait pas eu, jeudi, des élections locales et régionales au Royaume Uni ? Soupçonner le premier ministre d’arrière-pensées politiciennes c’est enfoncer une porte ouverte, Boris Johnson est connu pour son flair politique, mais aussi pour son opportunisme. 

L’envoi des navires à Jersey, c’est un peu la guerre des Malouines du pauvre, mais c’est toujours bon à prendre pour un premier ministre empêtré dans d’innombrables affaires, politiques ou éthiques. Et il sait qu’il peut compter, dans ces moments-là, sur le « jingoïsme », le chauvinisme pavlovien, des tabloïds britanniques. Côté français, la menace de couper l’électricité à Jersey lancée par la ministre de la mer Annick Girardin n’était pas non plus du meilleur goût.

Mais au-delà de cet épisode peu glorieux dont on peut espérer que les premiers contacts entre Paris et Londres, hier, permettront de faire baisser la fièvre aussi vite qu’elle est montée, il faut se poser plusieurs questions.

La première porte évidemment sur le respect du traité tout juste ratifié, car la Commission européenne a bien souligné hier que la partie britannique avait rompu les termes de l’accord dans cette affaire. Ce n’est pas la première alerte, et c’est de mauvais augure.

L’autre question porte sur l’avenir de la relation entre la France et le Royaume Uni. Il est paradoxal que ce face-à-face oppose les deux pays les plus proches militairement : seules puissances nucléaires d’Europe, seules armées européennes habituées à se déployer sur des théâtres lointains, membres permanents du Conseil de sécurité.

Malgré le Brexit, Paris et Londres semblaient soucieux de préserver la qualité de leurs relations militaires, à la fois au sein de l’OTAN, mais aussi en bilatéral, régies par les Accords de Lancaster House, en 2010.

Côté français, on confiait récemment qu’il n’y avait pas un seul jour sans que les deux états-majors se parlent, et cette relation devait survivre au Brexit. Ca sera difficile si au premier différend, on déploie la canonnière : Paris et Londres doivent à tout prix éviter la répétition de telles scènes.

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