Helmut Kohl, en tête, tous les grands acteurs de cette période avaient fait le déplacement. Réunis, le week-end dernier, à Turin, par le Forum politique mondial, ils étaient venus commémorer, raconter, analyser ce fabuleux moment d’Histoire que furent les années ouvertes par l’élection, le 11 mars 1985, il y aura vingt ans vendredi, de Mikhaïl Gorbatchev à la tête du parti soviétique. Chefs de gouvernement, ministres, anciens dissidents, tous ont dit la stupeur et l’enthousiasme provoqués par l’apparition, après tant de vieillards immobiles, de cet homme jeune, souriant, ouvert, habité par le désir d’arrêter la course aux armements et de changer les choses. Tous ont dit combien son rôle fut décisif, comment il a brisé la peur et libéré la parole dans son pays, permis à l’Europe centrale de recouvrer la liberté, à l’Allemagne de s’unir, au monde d’en finir avec la Guerre froide. Tous, surtout Helmut Kohl, lui ont rendu hommage - tous sauf Lech Walesa, le héros de Solidarité, chef de file du premier syndicat libre du bloc communiste avant de devenir premier Président de la Pologne démocratique, aujourd’hui membre de l’Union européenne. Lech Walesa était, lui, venu à Turin pour dire, face à Mikhaïl Gorbatchev, que, non, ce n’était pas la Perestroïka qui avait mis fin au soviétisme, que le dernier des successeurs de Lénine n’avait voulu que réformer le communisme pour assurer sa survie, qu’il n’avait, en quelque sorte, été qu’un apprenti sorcier, vite dépassé par le mouvement qu’il avait lancé et que celui qui avait vraiment su rompre avec le passé d’une illusion sanglante avait été Boris Eltsine. Pour Lech Walesa, c’est d’abord Jean-Paul II – « à 50% », dit-il – qui a fait tomber le communisme, Solidarité ensuite, « à 30% » et pour les 20% restant « divers autres facteurs » parmi lesquels il se garde même de citer Mikhaïl Gorbatchev. C’est un débat car il est vrai que le pape avait redonné une voix aux hommes vivant sous le communisme, qu’ils les avaient incarnés, sortis de l’oubli, que son premier voyage en Pologne avait rassemblé les Polonais derrière lui, que Solidarité n’aurait pas acquis tant de force sans le « N’ayez pas peur ! » lancé par ce Pape et que les dix millions de membres de ce syndicat ont fait voir le mensonge communiste et ébranlé tout le système jusque dans ses fondements. Tout cela est vrai mais deux autres choses ne le sont pas moins. La première est que, jamais, même lorsqu’il l’aurait encore pu, Mikhaïl Gorbatchev n’a voulu recourir à la force pour empêcher le vent de la liberté de balayer l’empire soviétique. Il a initié le changement et n’a jamais rien fait pour en limiter l’ampleur. C’est grâce à lui que le communisme a commencé d’évoluer et grâce à lui qu’il est mort sans que le sang ne coule. On ne saurait lui en être trop redevable et son autre mérite est d’avoir tenté d’éviter à son pays une nouvelle révolution, cette cassure brutale introduite par Boris Eltsine et dont Mikhaïl Gorbatchev pressentait qu’elle mènerait à une régression bien plus terrible encore. Eltsine a accouché de Poutine. Humiliée, défaite, la Russie s’est jetée dans les bras d’un dictateur et de nouvelles souffrances sont devant elle. La révolution a emporté l’évolution voulue par Gorbatchev mais le grand homme, c’était lui, certainement pas Boris Eltsine.

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