S’il y a un mot, un bien vilain mot, pour définir les temps présents, c’est celui d’« imprévisibilité » La seule certitude de ce début de siècle est que nous vivons une rupture, le passage du messianisme communiste au messianisme islamiste, l’émergence de nouvelles puissances, la crise des anciennes et, entre elles, entre toutes, une lutte de tous les instants. Ces ruptures s’observent partout mais il y a un endroit où elles se concentrent dans un stupéfiant précipité. Cet endroit, c’est le Caucase. Pétrole compris, pétrole surtout, tous les ingrédients de cette furie mondiale se mêlent dans ce pied asiatique et montagnard du défunt empire russe et c’est dans ce chaudron qu’a donc plongé Eric Hoesli, journaliste suisse et européen, l’un des meilleurs spécialistes de la Russie. Quand son pavé vous arrive, on le tourne, le retourne, le hume et le sonde. C’est de l’Histoire, cela se lit aussi fiévreusement que les Trois Mousquetaires, mais ce n’est pas un roman historique. Tous les personnages de cette œuvre ont existé mais ce n’est pas, non plus, de l’Histoire romancée, une réinvention du réel par l’imagination d’un écrivain. Alors, c’est quoi ? Dans quelle catégorie ranger ces sept cents pages, se demande-t-on d’abord mais, très vite, l’évidence s’impose. Cherchant le futur dans le passé pour comprendre le présent, Eric Hoesli vient d’inventer un genre nouveau, à la croisée de l’Histoire, du journalisme et de la littérature. En un seul livre, il a su conjuguer trois métiers, précision de l’historien, enquête de notre envoyé spécial et savante construction romanesque d’une épopée de deux siècles qui s’achève sur les dernières nouvelles de la région, le recommencement de son Histoire - la suite de la nôtre. D’innombrables fois, le journaliste est allé sur place. L’historien a traqué les témoignages du XIX° jusque dans les plus petites et les plus oubliées des bibliothèques. L’écrivain fait revivre et parler les contemporains des premières guerres du Caucase. Chapitre après chapitre, cette œuvre totalement originale renoue les fils d’une Histoire interrompue par la glaciation soviétique et comment n’être pas sidéré de retrouver, entre hier et aujourd’hui, au centimètre près, les mêmes débats et rivalités créés par le pétrole de la Caspienne et ses difficultés d’acheminement ? Comment de ne pas voir un précurseur de ben Laden dans ce « Lion du Caucase », ce Chamil qui arrêtait la progression des Tsars là même où Vladimir Poutine est, maintenant, défié ? Comment ne pas retrouver dans l’engouement qu’eurent alors, pour lui, la France, la Grande-Bretagne et l’Islam, l’exaltation que la résistance afghane à l’Armée rouge avait suscité des Etats-Unis au monde musulman en passant par la rive gauche ? Et comment ne pas sortir plus serein de ce superbe livre, inquiet bien sûr, mais avec tellement plus d’intelligence du présent ? Aux éditions des Syrtes, cela s’appelle « A la conquête du Caucase »

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