Il y a un énorme paradoxe dans cette élection. De même que l’Europe est partagée entre une gauche et une droite de force comparable, Démocrates et Républicains constituent, aux Etats-Unis, deux blocs de poids équilibré entre lesquels l’alternance s’organise en fonction du bilan du Président sortant. Celui de Georges Bush n’est pas discutable. Il est indiscutablement catastrophique puisque ce Président a fait entrer son pays en guerre sur la base d’un mensonge, que cette guerre embourbe les Etats-Unis dans un conflit qui fait prospérer le terrorisme islamiste et que le budget américain est, en quatre ans, passé d’une confortable cagnotte à des déficits abyssaux. Avec, de surcroît, une politique fiscale systématiquement favorable aux plus riches et défavorable au reste de la population, foyers les plus démunis et classes moyennes, la présidentielle du 2 novembre devrait être jouée d’avance. Normalement, Georges Bush devrait être tellement distancé dans les sondages que la victoire de son adversaire démocrate ne fasse pas l’ombre d’un doute mais, à moins de quatre semaines du vote, le doute persiste au contraire. A vingt-six jours du scrutin, c’est, au contraire, John Kerry qui rame contre un courant si fort que sa remontée depuis le débat de la semaine dernière en paraît presque miraculeuse, que ce coude à coude dans lequel les intentions de vote placent désormais les deux candidats n’est encore qu’un essai à transformer. Comment le comprendre ? Le tempérament des deux hommes joue là son rôle. Le côté petit gars tout simple rassure chez Georges Bush. Les manières aristocratiques de John Kerry, parfaite incarnation de la haute société bostonienne, jouent contre lui mais, bien au-delà de cela, le grand avantage du Président sortant est de répondre par un mot un seul à un problème infiniment complexe. « La guerre », dit-il. Guerre au terrorisme, vous dis-je, et ce mot, chacun le comprend. Ce mot rassure une majorité d’Américains non pas parce qu’ils aiment la guerre, non pas parce qu’ils seraient bellicistes, mais parce le terrorisme leur fait peur, comme à tous, et qu’ils ont confiance dans la capacité de la première armée du monde, la leur, à s’assurer la victoire. « La guerre », dit Georges Bush et cela semble plus optimiste qu’un cours sur l’impossibilité de mener une guerre classique contre des réseaux internationaux, mouvants, maniant Dieu, internet et les attentats suicides. « La guerre », dit-il et cela fait plus décidé, bien plus prêt à en découdre, que les phrases, forcément plus longues, par lesquels John Kerry explique qu’il faut isoler les terroristes et non pas les Etats-Unis, respecter l’état de droit et le droit international et non pas perdre sa légitimité en les bafouant, renforcer l’alliance des démocraties et non pas la briser, être « tough », dur, ferme, mais également intelligent. L’ennui, avec la peur, est qu’elle est rarement bonne conseillère. L’ennui, avec les guerres, est qu’on mène toujours celle d’avant et il est, à tout prendre, rassurant, qu’en un seul débat John Kerry ait tout de même pu se remettre en piste.

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