Même dans la plus grande mauvaise foi, on peut soulever un vrai problème. Lorsque Jacques Chirac s’était tourné, fin septembre, vers la Commission européenne pour lui demander d’agir contre les licenciements de Hewlett-Packard, lorsqu’il a enfoncé le clou, mardi, en dénonçant le « désintérêt » de la Commission pour cette question, il ne pouvait pas ignorer qu’elle n’avait aucun moyen de s’en saisir. La Commission n’est pas le gouvernement de l’Europe qui n’en a d’ailleurs pas. Elle aurait pu le devenir, être en tout cas le reflet d’une majorité politique paneuropéenne avec la légitimité que cela lui aurait conféré, si la Constitution avait été adoptée mais ce projet ne l’a pas été. Pour l’heure, la Commission reste ce qu’elle a toujours été, une institution mise en place par les Etats membres et dont la fonction est d’élaborer des propositions visant à l’application des Traités européens négociés par les Etats. Or, aux termes des Traités existants, ceux qui continuent de s’appliquer dans cette période de panne européenne, les politiques sociales restent du ressort des Etats pour la double raison que les gouvernements les plus libéraux ne veulent pas se faire imposer des mesures de protection tandis que les gouvernements les plus sociaux ne veulent pas qu’on puisse leur imposer de réduire cette protection. José Manuel Barroso, le Président de la Commission n’avait donc pas tort de répliquer, dans Le Monde d’hier, en rappelant le Président de la République à « une éthique de la responsabilité qui oblige à expliquer aux citoyens ce que chacun peut faire » et en appelant « les hommes politiques à respecter cette éthique ». Comme l’a dit François Bayrou, faisant part de sa « colère » et de son « incompréhension », il n’est « pas normal qu’à chaque fois que la France a un problème, on mette l’Europe en cause », que Bruxelles, autrement dit, serve de bouc émissaire. Cela étant dit, Jacques Chirac a soulevé un vrai problème qui est celui de l’orientation politique de cette Commission. Parce qu’elle a été mise en place dans une période où la majorité des gouvernements européens étaient libéraux, parce qu’elle reflète donc une majorité politique du moment, la Commission que préside José Manuel Barroso est libérale comme il l’est lui-même. Elle se satisfait très bien des Traités existants, jette au panier des projets de directives, de lois européennes, qu’elle juge trop régulateurs et se garde bien, car ce serait contraire à ses idées, de prendre la moindre initiative qui irait dans le sens de l’organisation d’un dialogue social, en l’occurrence, par exemple, d’une mission de bons offices qui aurait pu réunir, sous son égide et avec son poids, celui du marché européen, l’entreprise Hewlett-Packard et les différents pays européens concernés par ces licenciements. Au-delà même de cette affaire, le problème est que l’Europe peut tout autant souffrir, et même beaucoup plus, de l’absence de dimension sociale que de la confusion entretenue entre les responsabilités de l’Union et celles de ses Etats. Même injustifiée, une polémique peut avoir du bon.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.