C’était une forte probabilité ; c’est, maintenant, une quasi-certitude. Bernard Kouchner ne sera bientôt plus ministre des Affaires étrangères et c’est lui-même qui l’a implicitement confirmé en ne démentant pas qu’il avait bel et bien envoyé, au mois d’août, une lettre de démission à Nicolas Sarkozy dont le Nouvel Observateur fait état cette semaine. Pour qui a pu observer, depuis longtemps, le visage de ce ministre s’allonger et son teint se griser, la surprise est que ce départ n’ait pas été annoncé plus tôt et traîne encore, mais pourquoi Bernard Kouchner n’était-il plus heureux au Quai d’Orsay, poste qu’il avait ardemment convoité bien avant d’y être nommé ? Il invoque, d'abord, dans cette lettre « l’inflexion sécuritaire » prise par le gouvernement cet été. C’est possible. Il n’en était certainement pas ravi mais, après tout, lorsqu’il a accepté la proposition de Nicolas Sarkozy, il savait déjà qu’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale allait être créé et Bernard Kouchner a bien assez de culture politique pour avoir pu comprendre les choix et la dynamique portés par cette formulation. La « fin de l’ouverture à gauche », alors, autre raison donnée par cette lettre ? Peut-être, puisque Nicolas Sarkozy se replie sur sa famille politique pour tenter d’en ressouder les rangs et que Bernard Kouchner n’avait sans doute pas envie de changer de camp en restant dans un gouvernement où un homme de gauche n’avait clairement plus sa place. Troisième motif de cette démission, les « humiliations » que lui ont fait subir les conseillers de l’Elysée en marchant sur ses plates-bandes ont, évidemment, beaucoup pesé. Il n’est jamais agréable, pour un ministre, que d’autres que lui remplissent ses fonctions mais Bernard Kouchner aurait dû savoir que tous les présidents de la V° République sans exception ont piloté la politique étrangère en direct et que Nicolas Sarkozy, moins que tous, ne dérogerait pas à cette règle. Tout cela a compté, bien sûr, mais le plus important est ailleurs. Bernard Kouchner est l’inventeur de l’ingérence humanitaire, de cette magnifique idée qui a donné naissance, sous toutes les latitudes, à tant de mouvements « sans frontières » et d’organisations non-gouvernementales. Non seulement il a créée de toutes pièces une réalité politique aujourd’hui déterminante sur la seule internationale mais il a imposé l’idée qu’aucune souffrance, aucune injustice, aucune barbarie ne pouvait être ignorée et commandait, au contraire, l’ingérence de volontaires décidés à la combattre. Bernard Kouchner est une très grande figure du 20ième siècle, la sorte d’hommes dont l’Eglise fait des Saints, mais loin de s’en contenter, il a toujours voulu prendre, en plus, des responsabilités politiques et, spécifiquement, diplomatiques. Or il y avait, là, une totale contradiction car, autant les citoyens ont le devoir et la possibilité de prendre position entre les dictatures, autant un ministre des Affaires étrangères ne le peut ni ne le doit car sa fonction n’est pas de dénoncer mais de trouver les moins mauvais compromis possibles avec les pires des régimes. Cette contradiction a torturé Bernard Kouchner car elle a brouillé son image mais son tort est d’avoir tant voulu la vivre et la subir.

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