Alors même que l’Europe s’inquiète des mêmes menaces que l’Amérique, que l’une et l’autre partagent, et de plus en plus, les mêmes peurs, l’Europe s’éloigne toujours plus de l’Amérique. C’est le grand enseignement du quatrième sondage annuel que vient de publier le German Marshall Fund, une très sérieuse fondation consacrée à l’approfondissement des liens transatlantiques. Voyons les chiffres. Plus engagés en Asie que les Européens, les Américains sont plus préoccupés qu’eux par la montée en puissance de la Chine et son poids militaire croissant mais, cette différence mise à part, ils se rejoignent presque totalement, et dans d’énormes proportions, souvent neuf personnes sur dix, dans la crainte du chaos irakien, du fondamentalisme musulman, du terrorisme, de l’immigration, de l’accession de l’Iran à l’arme nucléaire et d’une crise économique majeure. L’Amérique comme l’Europe se sentent fragiles et menacées par l’Islam radical, confrontées aux mêmes dangers, mais l’Europe, dans le même temps, aspire de plus en plus à s’affirmer et fait de moins en moins confiance à l’Amérique et à l’Alliance atlantique. Plus de six Européens sur dix souhaitent que l’Union européenne ait un ministre des Affaires étrangères. Quatre sur dix, et c’est spectaculaire, estiment que, si l’Union décidait de faire usage de la force, leur pays devrait suivre, même s’il était en désaccord avec cette décision. Plus de quatre sur dix, et une nette majorité en France, 56%, pensent que l’Union devrait développer ses capacités militaires. Six sur dix, enfin, considèrent que la poursuite de l’élargissement permettra à l’Union d’accroître son poids sur la scène internationale et de stabiliser ses frontières et cela alors même qu’ils sont autant à estimer que l’élargissement rendra plus difficile le développement d’une identité européenne commune. Les Européens sont de plus en plus prêts, en un mot, à payer le prix de l’affirmation de l’Union mais ils sont, à l’inverse, 12% de plus qu’en 2002 à juger que l’Otan n’est plus essentielle ; 54%, contre 31% en 2002, à ne pas souhaiter que les Etats-Unis exercent un fort leadership mondial ; 54% aussi à vouloir que l’Europe soit plus indépendante des Etats-Unis ; 76% à désapprouver la politique de Georges Bush et 76% également à souhaiter – les deux choses sont évidemment liées - que l’Union ait un rôle leader dans les affaires internationales. C’est un divorce, d’autant plus frappant que, parallèlement, gouvernements européens et américain se sont rapprochés depuis deux ans, précisément à cause de ces craintes communes qui incitent les citoyens européens à s’éloigner de l’Amérique et à compter sur leur unité. Encore un chiffre, sur la France. Alors que l’ensemble des Européens, les Allemands notamment, préféreraient laisser l’Iran se doter de la bombe plutôt que de recourir à la force militaire, 53% des Américains et 54% des Français préféreraient, eux, recourir à la force. On peut ne pas être atlantiste sans être pacifiste.

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