« Pourquoi nous haïssent-ils ? », se demandait en Une un hebdomadaire américain au lendemain, il y a dix ans cette semaine, des attentats du 11 septembre. C’était la bonne question mais confondante d’inconscience tant les peuples arabes avaient de raisons de nourrir un ressentiment contre les Etats-Unis, alors chef d’orchestre incontesté du monde occidental.

Vus d’Afrique du Nord et du Proche-Orient, les Occidentaux n’avaient pas seulement le tort d’avoir distancé, éclipsé et marginalisé depuis la Renaissance européenne la civilisation islamique qui avait brillé de mille feux durant ses six ou sept premiers siècles. Ce n’était pas seulement que le monde musulman ne leur pardonnait pas l’humiliante défaite dont il ne s’était pas encore remis mais aussi qu’il n’oubliait pas que l’Europe l’avait colonisé sur les décombres de l’empire ottoman et qu’un néo-colonialisme américain avait succédé au colonialisme européen. Désormais incarné par les Etats-Unis, l’Occident était l’adversaire de toujours et c’est sur cette toile de fond que s’était constitué Al Qaëda, réseau d’anciens volontaires musulmans allés combattre l’invasion soviétique en Afghanistan et qui s’étaient persuadés qu’après y avoir défait l’URSS ils étaient à même de porter de tels coups aux Etats-Unis que les Occidentaux laisseraient le Maghreb et le Machrek se gouverner sans interférence et renaître dans l’observance de la foi.

Le 11 septembre n’était ainsi pas qu’un acte de haine. En allant frapper l’Amérique en plein cœur de Manhattan, Oussama ben Laden espérait créer une telle tension entre l’islam et l’Occident qu’il en résulte une guerre des civilisations dont il ne doutait pas un instant qu’elle serait gagnée par le monde islamique, plus jeune, plus pauvre et, donc, plus prêt à affronter la mort.

Tout était fou dans ce raisonnement puisqu’il oubliait à la fois que les volontaires musulmans n’auraient pas fait grand mal à l’URSS sans l’appui des Etats-Unis et que les peuples musulmans, ressentiment ou pas, n’étaient nullement désireux de lancer un djihad, une guerre sainte, contre l’Occident. Politiquement parlant, ces attentats du 11 septembre n’étaient qu’une lubie d’illuminés mais le drame est que l’administration Bush y avait réagi exactement comme l’escomptait Ben Laden.

Confondant ces illuminés et l’islam et voyant un djihadiste en tout islamiste, l’Amérique s’était résolue à combattre à la fois l’Iran, l’Irak, les taliban afghans et les islamistes palestiniens. Le monde musulman en avait conclu que les Etats-Unis lui avaient déclaré la guerre. Oussama ben Laden et ses partisans en ont été justifiés aux yeux de beaucoup d’Arabes qui les avaient d’abord désapprouvés et pire encore, au nom de la « guerre contre le terrorisme », les Américains se sont encore rapprochés de potentats arabes que leurs peuples avaient tout motif de haïr. Au milieu de la décennie passée, le monde a vraiment frôlé la guerre des civilisations. Elle n’a été évitée que parce que les djihadistes ont fini par faire horreur au monde arabe lui-même. Ce sera le sujet de la chronique de demain.

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