« Quand vous êtes dans un trou, ne creusez pas ! » dit un vieux dicton américain que Georges Bush devrait aujourd’hui méditer. On comprend, bien sûr, qu’il n’ait pas plus voulu laisser impunies les atrocités anti-américaines commises la semaine dernière par les sunnites de Falloujah que les violences émeutières des milices de Moqtada Sadr, le chef de file des chiites les plus radicaux. Ne pas réagir, c’eut été avouer son impuissance et encourager de nouveaux débordements mais en ripostant en même temps aux sunnites de Falloujah et aux milices de Moqtada Sadr, en s’engageant sur deux front à la fois, Georges Bush a mis le doigt dans l’engrenage d’une troisième guerre d’Irak, non plus contre Saddam mais contre une part considérable des Irakiens. Il n’y a pas de demi-représailles. Lorsqu’on réprime, on réprime. Lorsque des combattants de Falloujah vous canardent d’une mosquée, on frappe la mosquée. Lorsqu’un entier quartier chiite de Bagdad entre en sécession, on le quadrille. C’est la logique d’une bataille mais cette logique, précisément, vous conduit, ici, à bombarder un lieu de culte et alimenter les pires phantasmes de guerre contre l’Islam et, là, à vous conduire en occupant, chars dans les rues et tirs à vue, dans un faubourg de la capitale où les sbires de Saddam faisaient hier régner la terreur, dans le lieu même où les soldats américains devraient être aujourd’hui adulés. La semaine même du premier anniversaire, demain, du déboulonnement de la statue de Saddam Hussein dans Bagdad, l’Amérique bascule, en Irak, dans la contre guérilla urbaine, dans ce piège mortel dont aucune armée ne peut sortir gagnante. Les combats de rue ne font pas de quartiers. Les civils, les femmes, les enfants en sont les premières victimes. Ils suscitent la haine et le ressentiment, élargissent les rangs des combattants et leur assurent des appuis. Pour toutes les armées régulières, c’est le début de la fin car, même lorsqu’elles gagnent militairement, le prix à payer est tel qu’il induit une défaite politique. En ce moment même, Georges Bush est, autrement dit, en train de perdre la bataille en Irak et avant qu’il ne soit trop tard, avant que l’islamisme n’ait défait les Etats-Unis, avant que cette aventure et la légèreté qui y avait présidé n’aient infligé un lourd revers à l’ensemble des démocraties occidentales, la Maison-Blanche serait bien avisée de savoir faire la part du feu. Avant que la catastrophe annoncée ne s’avère, Georges Bush n’a plus qu’une chose à faire, traiter avec l’ayatollah Sistani, avec l’homme qui demeure, pour quelques semaines encore, l’autorité reconnue des chiites, trouver un compromis avec lui et accepter de placer les troupes d’occupation sous le commandement de l’Onu. Il n’y a plus aujourd’hui d’autre moyen d’éviter que la masse des chiites ne bascule dans le radicalisme et que l’Irak ne plonge dans une guerre civile qui préluderait à l’éclatement de ce pays et à un embrasement régional. Il y aurait un prix à payer pour cela, l’instauration d’une théocratie en Irak, un fiasco politique de première et tragique grandeur, mais toute erreur se paie et la carte Sistani serait aujourd’hui la « moins pire ».

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