Suite, donc, sixième volet, de l’histoire de la construction européenne. Nous en étions en 1989, à la longue liste des défis que la fin de l’empire soviétique va lancer à l’Europe. Le bonheur des uns n’est pas celui des autres. L’implosion soviétique et l’unification allemande n’avaient pas seulement crée un malaise entre Paris et Berlin et bientôt montré, lors des guerres de Yougoslavie, à quel point l’Europe n’était encore qu’un objectif, une puissance en culottes courtes. C’est alors que les Européens, et pas seulement en France, commencèrent à moquer l’Europe. « Où est l’Europe ? ». « Elle est belle votre Europe ! », dirent-ils en nombre comme si quiconque avait pu prévoir l’effondrement du Mur de Berlin et comme si la cruauté de cette absence d’Europe politique, les retards qu’elle avait pris, ne commandaient pas, au contraire, de presser le pas. Tout y poussait mais, outre que la locomotive franco-allemande était en panne, les Européens craignaient soudain d’accélérer la marche vers l’unité, de transcender plus encore leurs souverainetés dans une souveraineté commune, car la fin du communisme achevait de modifier les rapports de force entre le Capital et le Travail. Durant tout l’après-guerre, le boom de la reconstruction et la peur de l’URSS avaient permis un formidable développement des salaires, des congés payés et des protections sociales. Ces Trente glorieuses furent l’un des rares moments de l’Histoire où le Travail put imposer ses conditions au Capital mais, dès le milieu des années soixante-dix, l’augmentation des prix du pétrole avait ouvert la voie aux rigueurs budgétaires, la réduction des distances avait permis les premières délocalisations et la concurrence du Japon puis des dragons avait exercé une pression sur les coûts salariaux. Le monde avait commencé de changer mais la disparition de l’URSS avait précipité le mouvement. La seule grande puissance restant en lice était les Etats-Unis où Ronald Reagan venait de briser les syndicats. La Chine se lançait dans le plus sauvage des capitalismes. La Russie emboîtait le pas et l’Europe centrale, sortie du communisme, fascinée par le modèle américain et rendue allergique à toute idée de politique économique, adoptait à son tour les recettes libérales. Soudain, l’économie sociale de marché, le modèle européen sur lequel s’accordaient la social-démocratie et la démocratie-chrétienne, les deux grandes forces politiques qui avaient fait l’unité européenne, étaient comme cernée, menacée par cette vague libérale qui bouleversait le monde. L’Europe, alors ? Seule son unité pouvait lui permettre de résister. Ce n’est qu’en acquérant la taille continentale qu’elle pouvait faire front, mais quand souffle la tempête on se cache sous la couette. Dans un monde inquiétant - il l’était et l’est toujours - beaucoup d’Européens en vinrent à se dire qu’un tiens valait mieux que deux tu l’auras, qu’il valait mieux attendre et voir, préférer le cadre national dans lequel s’étaient négociés les acquis d’après-guerre aux inconnues de l’Europe. En Irlande, au Danemark, en France, en Autriche, en Suède, c’est durant ces années quatre-vingt-dix que tant d’Européens sont devenus europrudents, eurosceptiques, voire europhobes par anti-libéralisme, non pas nationalistes, non pas hostiles à l’unification de l’Europe mais considérant qu’il était urgent de ne pas se presser. L’élargissement n’a rien arrangé. Lundi, la suite.

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