Aucun événement d’Asie centrale n’est plus secondaire. Crise locale, pourrait-on se dire de cette tourmente qui a fondu, hier, sur le Kirghizstan, de ces violentes manifestations dans la capitale qui ont fait plusieurs dizaines de morts avant de provoquer la fuite, en province, du chef de l’Etat et d’ouvrir une période d’incertitude, mais ce petit pays de 5 millions d’habitants n’est pas une île perdue d’un lointain océan. Il est l’un ces cinq Etats d’Asie centrale, tous issus de l’effondrement soviétique, qui constituent aujourd’hui une nouvelle région stratégique, riche, instable et convoitée, enjeu d’une rivalité entre les grandes puissances qui, pourtant, y nourrissent une peur commune, celle de l’islamisme, force montante en ces terres d’islam. Le premier problème de ces pays est qu’aucun d’eux n’était mûr pour l’indépendance. L’intelligentsia y était développée, souvent brillante, mais la classe politique s’y réduisait à des marionnettes promues de Moscou et, lorsque l’URSS s’est défaite, ce sont ces anciens cadres locaux de l’appareil soviétique qui ont, presque partout, pris le relais, installant des régimes autoritaires et corrompus quand ils n’étaient pas franchement ubuesques. Parce qu’il n’était pas ce qui avait de pire, parce que la terreur n’y régnait pas, seulement la peur, le Kirghizstan avait ainsi connu, en 2005, une première révolution, dite « des tulipes », qui avait renversé son premier président, accusé de népotisme, de corruption et d’impéritie, exactement comme son successeur l’était depuis. L’histoire vient de se répéter à Bichkek, l’ancienne Frounze, mais cette absence d’élites et de traditions politiques, commune à toute la région, pose le deuxième problème de l’Asie centrale qui est que dans ce vide, dans cette absence de repères et cette détestation justifiée des pouvoirs en place, les islamistes sont seuls à constituer une opposition résolue, sûre de son identité et de son propos, réputée honnête puisque religieuse et ouvrant une perspective enivrante pour beaucoup, celle de l’unité de l’Asie centrale dans un califat que les islamistes promeuvent. Après 70 ans de soviétisme, les peuples de cette région sont peu pratiquants et nettement laïcs. L’islamisme n’y emporte pas une adhésion massive mais il progresse suffisamment, à partir de la vallée du Ferghana, aux confins de l’Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Kirghizstan, pour que les grandes puissances s’en inquiètent – la Russie à cause de ses difficultés avec les islamistes du Caucase, la Chine parce que sa partie musulmane est limitrophe de l’Asie centrale et les Etats-Unis parce qu’ils ont une base aérienne au Kirghizstan, indispensable à leurs troupes d’Afghanistan, pays qui s’étend au sud de l’Asie centrale. Normalement, les grandes puissances devraient se battre pour le sous-sol de cette région, son or, son uranium, son gaz, son pétrole. Elles le font, Europe comprise, mais prudemment, sans trop jouer avec le feu, car il y a ces barbus dont aucune d’elles ne voudrait qu’ils ne viennent s’adjoindre en nombre à ceux du Caucase, de la Chine et de l’Asie du sud-ouest, Pakistan et Afghanistan.

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