C’eut été inconcevable il y a quelques semaines encore. En visite à Paris, mardi, c’est avec la ministre française des Affaires européennes, Catherine Colonna, que le nouveau chef de la diplomatie polonaise, Stéphane Meller, a décidé de se rendre, hier, à Bruxelles, à la réunion que les ministres des Affaires étrangères des 25 consacraient au projet de budget de l’Union. Partis ensemble, ils sont arrivés ensemble, dans un geste d’unité d’autant plus spectaculaire que les relations franco-polonaises n’avaient pas cessé de se dégrader depuis quinze ans. En France, les Polonais étaient regardés comme le cheval de Troie des Etats-Unis dans l’Union, comme trop libéraux, trop proches de la Grande-Bretagne et trop réticents à l’idée d’Europe politique. En Pologne, s’était pire encore car non seulement les Polonais nourrissaient des griefs exactement inverses à l’égard des Français - trop anti-américains, trop étatistes, trop frileux devant la mondialisation - mais ils se sentaient, de surcroît, méprisés par Jacques Chirac. Dans l’Union, les choses semblaient ainsi figées. D’un côté, une solide connivence entre la Grande-Bretagne, la Pologne et la plupart des autres nouveaux pays membres. De l’autre, la France, l’Allemagne, la Belgique, d’autres capitales, bien sûr, mais seulement au gré des élections nationales. Là-dessus, deux choses ont changé. La France, d’abord, a réalisé que l’élargissement de l’Union ne permettait plus d’en tenir le gouvernail avec la seule Allemagne. Le rapprochement avec Varsovie est devenu une priorité de la diplomatie française et, en septembre, la donne intérieure polonaise a soudain changé du tout au tout. Las de la dureté sociale du passage à l’économie de marché, les électeurs ont mis aux commandes, il y a deux mois, un parti social-conservateur, à la fois très à droite sur les questions de société, famille, avortement, homosexualité, et parfaitement social-démocrate sur les questions économiques. Cette nouvelle majorité s’est inscrite en faux contre le tout libéral, le dogme des privatisations et la réduction systématique du poids de l’Etat. Comme Dominique de Villepin, le nouveau Premier ministre polonais a parlé de « nationalisme économique ». Bref, une convergence s’est opérée de fait sur l’économie sociale de marché et le modèle économique européen. Elle était d’autant plus frappante qu’une coalition gauche droite prenait parallèlement les rênes en Allemagne ou la nouvelle chancelière, originaire d’Allemagne de l’Est, partage beaucoup des réflexes politiques des autres pays sortis du bloc soviétique. Tout changeait entre Paris, Berlin et Varsovie et c’est à ce moment là que Tony Blair a proposé de résoudre les problèmes budgétaires de l’Union en rabotant les aides aux nouveaux membres. La Pologne et toute l’Europe orientale ont ressenti cette rupture avec le principe de solidarité européenne comme une trahison. Les lignes viennent de bouger dans l’Union.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.