Tous ceux qui en ont vu les extraits l’auront ressenti. L’interview du président syrien qu’a recueillie la chaine américaine ABC n’est pas seulement ahurissante. Elle est surtout glaçante car voilà un homme aux commandes d’un pays dont l’armée assiège des villes entières, tire dans des foules désarmées, arrête et livre à la torture les manifestants, un pays où des enfants sont violés en prison devant leurs parents pour décourager la contestation du régime et que dit son président, Bachar al-Assad ?

Bien droit dans son costume, il explique qu’il « n’y a pas d’ordre demandant de tuer ou d’être violent », que « la plupart des gens qui ont été tués sont des partisans du régime et non pas l’inverse », qu’il y a « une différence entre une politique de répression et quelques erreurs commises » et que non, voyons, dit-il avec un petit sourire indulgent, toutes ces allégations de l’Onu sont fausses car « on ne tue pas sa population… aucun gouvernement ne tue son propre peuple à moins d’être mené par un fou ».

A ce mot, on ne sait plus. Est-ce son inconscient qui parle ? Est-il précisément fou, totalement coupé de la réalité ? Ou bien est-il seulement cynique, bien décidé à tout nier pour pouvoir mieux continuer à martyriser la Syrie ? Ou bien serait-ce encore qu’il prépare déjà sa défense pour le jour où il se retrouverait à La Haye, devant la Cour pénale internationale, plaidant une totale ignorance des crimes commis par son régime ? A moins… A moins que la clé ne soit dans ces quelques mots : « J’ai fait de mon mieux pour protéger la population civile. On ne peut pas se sentir coupable quand on a fait de son mieux », finit-il par dire comme s’il voulait faire comprendre qu’il ne peut rien faire pour freiner l’ardeur sanguinaire d’un clan, le sien, qui se sent dos au mur et dont bien des membres ne cachent pas qu’ils trouvent leur cousin Bachar un peu mou.

On ne sait pas et qu’importe, en fait, car le plus terrible est qu’on mesure à cette interview à quel point ce régime dénoncé et sanctionné par la Ligue arabe, la Turquie, l’Europe et les Etats-Unis ne cèdera rien tant qu’il n’aura pas été renversé. Ce régime finira par tomber mais au bout de combien de temps et de milliers de morts supplémentaires ?

Chaque jour le bilan s’alourdit et, pire encore, la haine grandit non seulement contre les assassins au pouvoir mais entre les communautés qui composent ce pays. En Syrie, la majorité sunnite est dominée par la minorité alaouite, une branche du chiisme à laquelle appartient le clan Assad. C’est chaque jour un peu plus sunnites contre chiites tandis que les minorités kurde et chrétienne ne savent plus comment préserver une neutralité. Le danger qui se profile est celui d’une guerre civile et de représailles de masse et ce n’est pas tout. De l’autre côté de la frontière, la minorité sunnite irakienne, chassée du pouvoir par la majorité chiite lors du renversement de Saddam par les Etats-Unis, commence à se demander si l’inéluctable victoire des sunnites syriens ne pourrait pas les aider à reprendre la main. Dans un affrontement régional entre sunnites et chiites, l’incendie pourrait un jour se propager à l’Irak et, mais non, seulement « quelques erreurs », dit Bachar al-Assad.

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