C’est une crainte qui est partout palpable. La crainte qu’une démocratisation de l’Egypte et d’autres pays arabes ne finisse par offrir aux islamistes les leviers du pouvoir explique la très grande retenue des intellectuels et des gouvernements européens devant les manifestations du Caire, suscite la colère des gouvernements israélien et saoudien contre l’insistance américaine en faveur d’un départ d’Hosni Moubarak et emplit de furieux débats les colonnes de la presse mondiale mais, question : est-elle justifiée ? Oui, répondent ceux qui la ressentent, en faisant valoir que les islamistes et, tout particulièrement, les Frères musulmans en Egypte constituent aujourd’hui la seule force d’opposition organisée dans ces pays. Ce constat n’est pas discutable. Il s’agit, là, d’un fait indubitable pour la bonne raison que, depuis la décolonisation, tous les pouvoirs arabes se sont ingéniés à détruire les forces d’opposition démocratiques. Pro-américaines ou prosoviétiques, toutes ces dictatures y sont si bien parvenues qu’il n’est resté, face à elles, que les moquées autour desquelles les islamistes se sont organisés en forces identitaires prônant un retour à la religion comme instrument d’une renaissance de l’islam. D’abord tolérés comme alternatives aux démocrates laïcs, ces mouvements ont ensuite été sauvagement réprimés lorsque les pouvoirs en place ont réalisé, après la guerre civile algérienne et les attentats du 11 septembre, qu’ils étaient devenus une menace pour l’ordre établi. Les islamistes ont alors subi de très rudes coups mais leur influence n’en est pas moins si réelle qu’ils sont tout simplement incontournables, même en Tunisie où leur popularité est la plus basse. Si la liberté marque des points dans le monde arabe, il faudra évidemment compter avec eux mais il y a trois raisons pour lesquelles on aurait pourtant tort de les surestimer. La première est que leur prestige s’est considérablement amoindri au fil des ans dans la mesure où les tueries d’al Qaëda et la répression des manifestations démocratiques en Iran ont au moins autant choqué le monde arabe que l’Occident. Les islamistes y suscitent désormais une méfiance et le meilleur signe en est que les jeunes gens qui ont appelé aux premières manifestations des soulèvements tunisien et égyptien ne se réclament pas d’eux. Eduqués et ouverts sur le monde extérieur qu’ils connaissent grâce à internet, ils aspirent à la liberté et nullement à la charia, ses voiles et ses interdits. Une nouvelle génération a émergé sur les échiquiers politiques arabes. C’est elle qui est l’origine de ce vent de liberté et les islamistes sont tellement obligés de compter avec elle que ce n’est pas le Coran mais la démocratie qu’ils brandissent dans les manifestations. Les islamistes se sont ralliés à l’étendard de la liberté et l’ont fait avec d’autant plus de conviction – troisième changement fondamental – qu’ils ont médité le succès des islamistes turcs devenus parti de gouvernement, traditionaliste mais respectueux des libertés, en acceptant la laïcité et la démocratie. Le monde arabe a évolué. Les islamistes y ont leur poids mais il serait temps de ne pas tant y craindre ce qui est beaucoup moins à y craindre.

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