Depuis trois jours, malgré le déploiement de force, des dizaines de milliers de manifestants ont défilé dans les principales villes du pays pour condamner le coup d’État de l’armée, et réclamer la libération d’Aung San Suu Kyi.

Manifestants en scooter, portant des pancartes condamnant le coup d’état militaire et réclamant la libération d’Aung San Suu Kyi, dimanche à Naypyidaw, troisième ville du pays.
Manifestants en scooter, portant des pancartes condamnant le coup d’état militaire et réclamant la libération d’Aung San Suu Kyi, dimanche à Naypyidaw, troisième ville du pays. © AFP / STR / AFP

Les images qui nous parviennent des manifestations ce weekend et de nouveau lundi en Birmanie sont impressionnantes ; des centaines de milliers de personnes dans les rues des principales villes du pays. Le souvenir des massacres et de la répression féroce du passé est suffisamment vivant pour mesurer le courage et la détermination de ces manifestants, et le risque qu’ils prennent.

Une semaine après l’arrestation d’Aung San Suu Kyi et la proclamation de la loi martiale, il est clair que la population refuse le rétablissement d’un pouvoir militaire exclusif. On pouvait se demander lundi dernier si, par peur ou par résignation, les Birmans resteraient passifs. Nous avons la réponse ; elle est massive.

Les militaires tentent de contenir ces protestations par tous les moyens, coupure d’internet, déploiement de forces, arrestations… Mais que se passera-t-il si cette résistance passive et pacifique se poursuit et empêche le pouvoir militaire de gouverner ? La hantise des massacres du passé plane sur le face à face tendu de Rangoon.

Qui peut empêcher une telle escalade ? C’est toute la question des influences extérieures. Les Américains et les Européens ont condamné le coup d’État, et menacé de rétablir les sanctions économiques qui avaient été levées lors de la démocratisation. Mais ils n’ont pas prise sur la dynamique birmane.

Les militaires ont un atout : le soutien de leur puissant voisin, la Chine, qui est allée jusqu’à présenter le coup d’État comme un simple « remaniement ministériel ». Au Conseil de Sécurité, Pékin a pesé pour éviter la condamnation du coup d’État, ne permettant que la simple expression d’une « inquiétude ». Exit l’ONU, donc.

Pékin ne souhaite sûrement pas un bain de sang à Rangoon qui contraindrait la Chine à « couvrir » un allié encombrant. Mais elle ne fera pas non plus le cadeau aux Occidentaux de faire reculer les militaires, tout au plus cherchera-t-elle à favoriser une sortie de crise qui garantisse ses intérêts.

Par la force des choses, la Birmanie est devenue un enjeu entre les États-Unis et la Chine, la confrontation larvée entre les deux superpuissances emporte tout sur son passage, surtout au moment du changement de garde à Washington. Joe Biden a choisi de maintenir la ligne dure de son prédécesseur vis-à-vis de Pékin. Hier, le président américain a déclaré sur CBS que le numéro un chinois, Xi Jinping, n’avait « pas une once de démocratie dans le corps », une personnalisation qui n’annonce aucune détente.

La crise birmane va donc évoluer à deux niveaux : international, avec d’un côté un Président américain qui a placé son action diplomatique sous le signe des droits de l’homme, et qui voit en Birmanie un premier défi à relever ; et de l’autre la puissance montante chinoise qui ne manquera pas une occasion d’ancrer définitivement la Birmanie dans sa sphère d’influence.

Mais c’est d’abord la dynamique interne qui décidera de l’issue de la crise ; les hommes et les femmes qui défilent les mains nues face aux armes des militaires. Le rapport de force est inégal, mais il ne faut pas sous-estimer l’énergie qu’exprime cette foule indignée.

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