Pour pouvoir, un jour, laisser derrière eux un Irak à peu près stable, les Etats-Unis doivent en faire un Etat fédéral. Ce ne se fera pas aisément. Il faudra, d’abord, remettre le pays sur pieds, apaiser les mécontentements sociaux dont se nourrissent, aujourd’hui, les fauteurs de troubles, faire naître des forces et des leaders politiques, mais c’est là la voie, trois Etats en un, unis sous un chapeau commun mais économiquement et politiquement autonomes, l’un pour les Kurdes, l’autre pour le chiites, le troisième pour les sunnites. Dès avant leur intervention, les Américains le savaient et le disaient mais cette solution, la seule, a ses inconvénients. Pays créé par les partages coloniaux des années vingt, l’Irak est une construction fragile qui non seulement risque de ne pas résister à une fédéralisation mais dont l’éventuel éclatement, fût-il de fait, pourrait aussi déstabiliser les pays voisins en suscitant des tentations de regroupement régionaux. Les chiites, les sunnites, les Kurdes pourraient être tentés de s’unir par-dessus les frontières actuelles, dans un « chiitland », un « sunnistan », un Kurdistan surtout car les Kurdes, privés d’un Etat à eux mais présents en Irak, en Iran, en Syrie et en Turquie, caressent cette ambition depuis toujours. La question kurde est si brûlante, plus que jamais niée mais si ouverte, qu’elle vient ainsi de provoquer une crise entre les Etats-Unis et la Turquie. Vendredi dernier, en début d’après-midi, une centaine de soldats américains font irruption, à Souleymanie, dans l’un des postes militaires que les Turcs entretiennent, depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, au Nord de l’Irak, en région kurde. Ces postes sont destinés à empêcher l’acheminement d’aides des Kurdes d’Irak vers les Kurdes de Turquie. Pour la Turquie, ces postes sont des garants de son intégrité territoriale, un élément clé de sa sécurité nationale, mais, vendredi, les militaires américains investissent sans ménagements celui de Souleymanie, arrachent les fils de téléphone et arrêtent onze officiers turcs qu’ils accusent d’avoir fomenté une tentative d’assassinat contre un gouverneur kurde. L’accusation est-elle fondée ? Infondée ? Mystère mais sitôt la nouvelle connue à Ankara, la presse turque se déchaîne contre ces « répugnants américains » (c’est la manchette d’un grand quotidien), tous les partis politiques s’insurgent et, dans un climat de fureur nationale, le chef du gouvernement et son ministre des Affaires étrangères appellent tout ce qui compte à Washington pour exiger une libération immédiate des onze officiers. Ils sont libres depuis hier mais, pour les Turcs, la cause est entendue. L’Amérique, le Pentagone en tout cas, a voulu leur signifier qu’ils n’auraient pas leur mot à dire sur l’avenir de l’Irak, qu’un Kurdistan irakien, danger irrédentiste ou pas, verrait le jour qu’ils le veuillent ou non et la Turquie, membre de l’Otan depuis un demi-siècle, parle officiellement, par la voix de son chef d’état-major, d’une « crise de confiance » avec les Etats-Unis. L’Orient est compliqué.

L'équipe

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.