On ne peut que saluer, et même applaudir, la maturité de ce pays. Les Turcs étaient appelés, hier, à renouveler, leur Parlement. Ce scrutin n’était pas que parlementaire car leur président, Recep Tayyip Erdogan, élu il y a dix mois au suffrage universel après avoir été 12 ans durant un tout puissant Premier ministre, en avait fait un référendum, pour ou contre le passage à un régime présidentiel fort.

C’est là-dessus, et uniquement là-dessus, qu’il avait fait campagne. Il lui aurait fallu obtenir pour cela deux tiers des sièges, la majorité requise pour un changement constitutionnel, mais les Turcs ne lui ont donné que 41% de leurs suffrages, pas même assez pour que les islamo-conservateurs de son parti, l’AKP, puissent continuer à gouverner seuls. La Turquie lui a dit non. La Turquie lui a infligé sa première défaite en 13 ans parce qu’elle ne voulait pas étendre les pouvoirs d’un homme dont la dérive autoritaire et mégalomane devenait franchement inquiétante.

C’est un vote de défense de la démocratie que les Turcs ont ainsi exprimé hier mais ce n’est pas tout. Pour que leur président soit mis en minorité et ses projets contrecarrés, il fallait que le parti de la minorité kurde, le HDP, franchisse la barre des 10% des suffrages, seuil en deçà duquel une formation ne peut pas entrer au Parlement. Le HDP est historiquement lié au PKK, l’organisation politico-militaire qui a très longtemps défendu l’indépendantisme kurde à coup d’attentats et d’assassinats.

Il était donc tout sauf évident de voter pour ce parti mais, sous la direction de son jeune et nouveau leader, Selahattin Demirtas, le HDP s’était repositionné en parti d’une nouvelles gauche, écologiste, féministe et ouverte à la cause des homosexuels, en parti de ces nouvelles classes moyennes urbaines qui s’étaient imposées sur l’échiquier politique lors des grandes manifestation d’il y a deux ans sur la place Taksim. Devenu le parti des minorités et non plus seulement des Kurdes, le HDP a donc pu réunir près de 13% des suffrages, faire élire 79 députés et bouleverser la donne en introduisant en Turquie un réformisme radical et non-violent modifiant tout à la fois le pays et la représentation des Kurdes.

Rien de tout cela ne promet, bien sûr, le paradis aux Turcs. Cela ne redressera pas la croissance qui a dangereusement ralenti après une décennie de boom spectaculaire. Cela ne donne surtout pas de majorité à ce pays qui entre maintenant dans une période d’incertitudes que Recep Tayyip Erdogan utilisera pour tenter de se remettre à flot.

Les lendemains de la Turquie ne sont autrement pas dit pas roses mais après avoir opté, dès l’entre-deux guerres, pour la laïcité et le vote des femmes, après avoir donné naissance, il y a quinze ans, au premier parti islamiste, l’AKP, qui se soit converti à la démocratie, la Turquie vient de confirmer que l’islamisme était soluble dans les urnes et qu’il n’y a pas, non, décidément pas, d’incompatibilité entre l’islam et la démocratie.

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