L’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko a mis le feu aux poudres, et fait descendre la jeunesse dans la rue. Évoquant la gravité de la situation, le Médiateur de la République a appelé hier le Président Macky Sall à sortir de son silence..

Scènes d’émeutes à Dakar et dans plusieurs villes du Sénégal, faisant déjà cinq morts et des dizaines de blessés par balles. Trois jours de manifestations sont prévus à partir d’aujourd’hui.
Scènes d’émeutes à Dakar et dans plusieurs villes du Sénégal, faisant déjà cinq morts et des dizaines de blessés par balles. Trois jours de manifestations sont prévus à partir d’aujourd’hui. © AFP / Seyllou / AFP

Tout a commencé mercredi avec l’arrestation du principal opposant, Ousmane Sonko, et le Sénégal s’est embrasé. Comme si la jeunesse de ce pays, sans espoirs et sans illusions, dans un contexte aggravé par les restrictions de la pandémie, n’attendait qu’une étincelle pour exploser.

En quatre jours d’émeutes, on compte déjà cinq morts et des dizaines de blessés par balles, des pillages massifs, et un pays qui se trouve, selon les mots hier du Médiateur de la République du Sénégal, « au bord de l’apocalypse ». Une incroyable situation pour un pays qui fut le pionnier de la démocratisation en Afrique de l’Ouest, il y a quatre décennies, mais semble aujourd’hui non seulement incapable de faire face aux défis du développement, mais surtout menacé de régression politique.

Les événements débordent désormais de beaucoup le seul cadre de l’affaire Sonko. Cet opposant, arrivé troisième à l’élection présidentielle de 2019, est accusé de « viol et menaces de mort », ce qu’il conteste. Ses partisans parlent d’un complot destiné à l’éliminer.

La crise est désormais politique et sociale, et menace de s’aggraver puisqu’un collectif d’opposants appelle à trois jours de manifestations à partir d’aujourd’hui.

Pour sa part, le pouvoir sénégalais se tait. Le ministre de l’Intérieur a fait une première déclaration contre-productive en parlant d’ « actes de nature terroriste » ; mais le Président Macky Sall, au pouvoir depuis près d’une décennie, s’enferme dans un silence pesant.

Le Médiateur de la République, Alioune Badara Cissé, un ancien collaborateur du Président, a fait hier une déclaration peu commune. Il s’est adressé à Macky Sall : « les Sénégalais veulent vous entendre, pourquoi diable ne leur parleriez-vous pas ? Faites-le avant qu'il ne soit trop tard », a-t-il imploré.

Avec de vrais accents d’homme d’État, le médiateur a évoqué les difficultés d’une jeunesse qui, a-t-il dit, n’a guère d’autre perspective que de « traverser les océans sans bouée de sauvetage », une allusion aux candidats à l’émigration qui partent en pirogue vers l’Europe et disparaissent souvent en mer. « Il était prévisible qu'il arriverait un moment où le couvercle sauterait », a-t-il ajouté.

Cette déclaration était unanimement saluée hier sur les réseaux sociaux, qui jouent un rôle très actif dans cette crise.

Des émeutiers s’en sont également pris aux symboles d’une présence française jugée trop pesante : supermarchés Auchan, stations Total, autoroute à péage Eiffage… Une France accusée de protéger le Président Macky Sall, jugé trop proche d’Emmanuel Macron.

Cette crise montre la difficulté pour la France de changer son image en Afrique francophone, après l’époque de la Françafrique et des réseaux d’influence. Emmanuel Macron a tenté de se présenter comme un Président jeune et donc différent, on se souvient de son dialogue avec la jeunesse africaine à Ouagadougou lors de son premier déplacement ; mais qu’elle le veuille ou pas, la France reste l’ancienne puissance coloniale et le désir de changement s’adresse aussi à elle.

Cette crise sénégalaise est à prendre au sérieux, car elle porte en germe la faillite d’un mode de gouvernance post-colonial visiblement à bout de souffle.

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