C’était une histoire, disait-on, de soldes et de réductions d’effectifs. Trois fois rien en quelque sorte mais, trois cents morts et bientôt trois semaines plus tard, une crise majeure secoue la Côte-d’Ivoire et, par ricochets, par implications peut-être, ses voisins de l’Afrique occidentale. Car les faits sont là. Non seulement ces mutins, organisés, parfaitement disciplinés, ne sont pas des soudards mais ils contrôlent aussi tout le nord du pays, portés par la sympathie des populations. Au sud, au contraire, on s’exaspère contre cette rébellion et les manifestations de soutien à Laurent Gbagbo, le président en place, se multiplient. La tension monte. Une médiation régionale a échoué ce week-end car le pouvoir refusait qu’un cessez-le-feu fasse des mutins une force avec laquelle négocier. Les armes vont sans doute parler, parlent déjà à Bouaké, reconquise, reperdue, hier, ce n’est pas clair, par les forces loyalistes, et le pays, quelle que soit l’évolution des combats, se scinde. Ce pays s’abîme aujourd’hui dans la crise d’identité qu’il traverse depuis l’effondrement des cours du cacao, la richesse nationale dont dépendait son économie. Tant qu’il y eut de l’argent dans les caisses, la Côte-d’Ivoire était un paradis, calme, tranquille, rapportant gros à ses dirigeants et assurant à tous une relative prospérité. Il y avait un miracle ivoirien qui non seulement laissait ignorer l’entrelacs de peuples et de religions composant ce pays mais attirait aussi des travailleurs immigrés, venus du Burkina Faso, l’ancienne Haute-Volta, dont les bras étaient bienvenus. Puis la cacao de Malaisie a fait concurrence au cacao ivoirien. Le monopole a vécu. L’argent a manqué et, un malheur ne venant jamais seul, il a fallu trouver un successeur au père de l’indépendance, Félix Houphouët-Boigny, mort en 1993, après 33 ans d’un quasi règne. Crise économique et bataille de succession mêlées, la Côte-d’Ivoire a découvert alors qu’elle était faite de peuples différents, de cultures, d’histoires et de religions différentes. Dans les affrontements politiques et sociaux de la dernière décennie, elle a non seulement découvert qu’elle n’était qu’une création de la colonisation française mais aussi que ses frontières avec le Burkina Faso étaient passablement floues car les deux pays s’étaient longtemps recoupés sous la colonisation et que les immigrés burkinabé constituent désormais, par leur nombre et leurs années de présence, un morceau de la Côte-d’Ivoire. C’est là que se sont posées des questions qui n’auraient jamais dû être posées : « Qui est ivoirien ? Qu’est-ce que l’ivoirité ? ». Est-ce que certains peuples ivoiriens le sont, autrement dit, plus que d’autres, moins que d’autres, et c’est ainsi qu’aux dernières élections, il y a deux ans, Alassane Ouattara, un ancien premier ministre, le principal opposant à Laurent Gbagbo, a été éliminé de la compétition pour cause d’ivoirité douteuse. Tout aujourd’hui ressort, l’affrontement Gbagbo-Ouattara, l’ambiguïté des relations avec le Burkina Faso, l’opposition entre le Nord et le Sud, entre peuples et religions. Les lignes de fracture se creusent et la France et la région, consternées, se demandent comment dire « balkanisation » en français ivoirien.

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